PALMES ET NUEES

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD


 

Bruit: bruissement effréné des palmes au ciel. Dos plaqué au sol, cou bien tendu mais roide, tête tournée vers la cime des arbres, yeux clos, le bruit le voilà: comme le claquement d'une pluie tropicale sur les carreaux de la terrasse. Mais il ne pleut pas, ce n'en est que l'illusion. Début d'été en cet après-midi dominical.

Décor: mouvance des nuages, défilé inconstant de filets cotonneux.

A table, ils avaient parlé de Béjart, repensé à la torpeur des soirées africaines, des filles qui déhanchaient leurs culs rebondis dans les ruelles sales de la basse ville, ces garces, ces catins qu'elle n'arrivait jamais à haïr. Elle s'était plainte de la fraîcheur du printemps malgré le bleu du ciel, le vin était entêtant et rouge. Elle s'était souvenue, entre le fromage et le dessert, de l'homme de ses vies qui bientôt ne hanterait plus ni ses nuits ni ses pensées. Fugace regret, quelques secondes nostalgiques.

Un sommeil de plomb l'avait tenaillée. Pas de répit. Et puis, cela seulement, le vent. Such bloody wind. Ils lui avaient proposé un bain de soleil. N'avait pas décliné la suggestion. Elle n'avait pas osé peut-être. Ils avaient allumé la radio, l'espace s'était empli de la voix sicilienne d'une chanteuse inconnue. Elle s'était allongée sur le transat alors, fondue dans le rêve, avec ce vent qui faisait gicler les palmiers comme des drapeaux. Bruit tenace. Réminiscence des dimanches cannois, la peur au ventre tout à coup de retomber en enfance.

On lui disait "laisse couler", mais elle imaginait une noyade, son cœur se mettait à tempêter, c'était cela la peur au ventre: retrouver les morts et disparus, celles et ceux qui n'étaient jamais venus. Les premiers instants de rêve, elle s'était imaginée en train de chevaucher des hommes nus, cuisses écartées, hanches moites, sans bien savoir pourquoi un tel sans queue ni tête. Et puis le désir s'était émoussé, l'érotisme avait fait place à l'envie de fuir. Chevaucher, oui, mais pas la nudité des hommes, chevaucher seulement une de ces nuées, et puis profiter du vent pour s'en aller. En un souffle, disparaître. Et oublier, probablement, de se réveiller. Disparaître.

Et soudain, le jour avait touché à sa fin.


Tanger, le 2 mai 2010

Stéphanie Gaou-Bernard

Publié dans TEXTES

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Mokhtar 26/05/2010 15:05


"bruit tenace.Réminiscence des dimanches cannois, la peur au ventre tout à coup de retomber en l'enfance"
Ce sont tes mots ma chère Stéphanie, des mots que j'ai adorés et que je voudrais faire miennes en ajoutant ceci:
"quelle peur, belle, désirée et inaccessible que celle de retomber en enfance! Que ne donnerais-je pour posséder cette peur, l'enchaîner autour de moi, en moi, pour qu'elle ne m'abandonne plus;
pour qu'elle m'aide à oublier que je suis,hélas, déjà un "adulte"!
Merci pour tes beaux textes.
Mokhtar


Fragon 25/05/2010 12:27


Texte envoûtant. On a envie de vous voir.


stipe 03/05/2010 09:26


oh moi, dès que ça parle de vin et rêves érotiques, hein...

(et je sais pas si c'est à cause de ton blog poussiéreux mais je suis en train de faire une crise d'allergie. Merci Stéphanie, MERCI !!)


stipe 03/05/2010 09:07


ça fait vraiment du bien de te retrouver ici.

j'espère que tu reboiras rapidement de ce vin qui te pousse à écrire... :)


Stéphanie GAOU-BERNARD 03/05/2010 09:22



ça fait vraiment du bien de savoir que tu es toujours là...