JE SUIS BELLE

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD

Texte écrit à la demande de l'artiste Alexandra KAWIAK (vidéo, arts plastiques, installation, performance) pour son court-métrage réalisé à partir d'images vidéo de Tanger "La Rumeur". En projection le jeudi 4 août 2010 à la Cinémathèque de Tanger.

 

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Je suis belle, tellement belle, disent-ils. Moi, là où se porte mon regard, le regard de ma jeunesse, je ne vois rien que ruines, ruines et déchéance en substance. Moi belle, peut-être, mais au milieu des décombres écrasée de laideur. Vide et seule.

 

[silence]

 

Est-ce vraiment ça la beauté?

 

[long silence, puis très vite, énoncé comme une litanie]

 

J'ai suivi les chiens. Erré avec eux par les méandres des rues délabrées, des rues désertes, j'ai appris par cœur ce no man's land, j'ai promené la pulpe de ma jeunesse de haut en bas, puis de bas en haut, caressé jusqu'à l'épuisement le spectre de la ville. Ses immeubles modernes déjà en putréfaction. Béton autour. Béton dessus. Béton dessous. Paysage de désolation. Je suis désolée. Carcasses. Des os partout. Les chiens n'auront donc que des os sans moelle à se mettre sous la dent.

 

[silence, puis cette fois très lentement]

 

La fraîcheur au ciel. Les chiens qui errent dans le bruissement de la nuit. Toujours la rumeur, toujours le bruit. Le chaos. La ville jamais au repos. Vide la ville, comme moi, vide mais intranquille. Eux, les chiens, princes des ténèbres sans royaume, libres désespérément. Et moi, si belle, si riche d'énergie, emplie d'espoir. Qui suis-je parmi eux? A quoi bon rester parmi les parias? A quoi bon?

 

[long silence, puis avec une voix innocente, presque puérile, qui énonce d'un rythme normal]

 

Un jour peut-être je finirai garce des grands boulevards, je partagerai avec ces pauvres cabots ma beauté comme un vulgaire quignon, nous serons les oripeaux des trottoirs de la ville. Nous serons les derniers compagnons du crépuscule, du matin au soir et du soir au matin. J'aurai la tronche de ces filles mal torchées qui baladent leur cul défraîchi dans les détours du port. Je me laisserai peut-être crever à 4 heures du mat', déjetée entre les effluves de vodka bon marché et les relents d'égout. Je me serai tellement diluée dans la ville que je deviendrai dissoute, un acide sulfurique, l'émanation du néant. Il me restera le souvenir de la beauté, la nostalgie de l'adolescence. Ah oui, la beauté elle restera. Quand tous mes frères, je dis bien tous et ne rêvez pas, ils sont nombreux, ils sont innombrables, ils sont des millions, des milliards même peut-être, une horde de gamins en haillons, de gosses déculottés à la gueule cassée et fracassée, quand tous ces frères-là qui sont miens auront franchi les murs, dépassé les enceintes, escaladé les barrières, quand ils auront vaincu la mer pour accoster là-bas, sur les rivages de l'antique Andalousie, ce mythe à deux sous qui ne vaut plus rien, cheval de Troie sans consistance, je me souviendrai de ma beauté.

 

[silence]

 

Je me souviendrai que j'étais Reine. Reine d'un tas d'ordures, certes, mais Reine tout de même. Moi, je serai toujours là. J'accompagnerai ma vieille mère à la plage de Merkala, les hommes vigoureux seront tous partis, je lui laverai les pieds, brassant l'eau de mes mains comme des girouettes. Nous serons les survivantes de ce bout d'océan enchaîné à la Méditerranée, les seules princesses de cette cité enchâssée de ruelles exsangues, à l'air saturé d'huile et de chaux.

 

[ce qui suit, très lentement]

 

Le ciel sera bleu à faire mal.

Comme toujours.

Et ma mère et moi, les pieds pris dans les remous, nous serons éternelles.

Je n'aurais rien oublié de ce qui était ma jeunesse, rien.

Ni les chiens honteux tapis dans la nuit, ni les gamins braillards qui m'escortaient du temps de ma splendeur, qui fuyaient, fous et intrépides, sous les coups des flics, qui m'aimaient, eux au moins. Et je les aimais aussi.

Je n'aurai rien oublié.

 

 

 

Tanger, un matin de printemps 2010

 

 

 

Affiche du film

 

Cine-RIF2.jpg

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Commenter cet article

Micha 02/11/2017 23:23

Comme une scène de film...

Philippe 19/02/2011 18:14


Je ne suis aucunement surpris par la beauté sauvage de ce texte.
Bravo Stéphanie


Ashimati 31/08/2010 03:24


Tu as réussis à humaniser la déchéance.
j'aime beaucoup ton style désincarné, borderline,l'homme pleure la femme, la femme pleure la terre et la terre engendre les chiens.
J'écris assez souvent de cette manière pour cracher mon désarroi, même si le coup d'épée ne touche que l'eau
Bien à toi


Stéphanie GAOU-BERNARD 31/08/2010 10:22



Merci. Ce texte accompagnait une vidéo réalisée par Alexandra Kawiak, jeune artiste plasticienne.



Micha 18/08/2010 21:29


Intéressant...


frédérique 05/08/2010 11:20


Du Stéphanie Gaou à n'en pas douter ... dommage qu'on aie pas les images...amicalement