ABSOLUTLY ABSOLUT

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD

 

 

En vodka le verre empli, il ne savait où poser son regard, ému, troublé, pas encore vraiment conquis pourtant. A travers le minuscule verre, la fille semblait distordue, comme tremblée à la feuille d'or. Assise à la première rangée de la terrasse, elle, rousse, toute en boucles flammes, lui avait souri, puis l'avait ignoré avec une beauté crasse quand il était entré dans le café. Il s'était alors engouffré dans le fond du local, affalé sur une banquette au skaï vermillon et avait commandé la petite eau slave pour se mettre en verve et atténuer son émoi. Son cœur battait. C'était irrémédiable. Il ne savait rien d'elle à part ces quelques détails: elle écoutait Wagner avec une farouche distinction, aimait à lire poètes russes, autres Tsvetaieva et Maïakovski, et biographies de comtesses oubliées, maniait le verbe cru sans remords, sûre de son élégance de flamboyante.

Mais il ne savait pas encore à quel point elle haïssait la critique facile, comme peu lui importaient les remarques enjouées de ses quelques admirateurs, comme elle était capable de se laisser aller à un érotisme vain pour autant qu'elle en tirât une récompense immédiate. Une indolente émanation, une vive étincelle que cette femme-là. Certains l'appelaient Numa, mais plus communément lorsque l'on parlait d'elle, on disait La Rousse et cela suffisait pour imaginer – même sans la connaître - un éclat de sa splendeur. Lui n'était pas dupe, n'avait jamais confiance en ces êtres-là qui érigent leur vie sur dictons et maximes, qui trouvent les pires difficultés à s'abandonner aux multiples hasards de l'existence. Il l'avait crainte par dires interposés, de suite, puis s'était inventé un destin avec elle, à vouloir l'approcher, tenté en éternel mâle concupiscent de la séduire, de la prendre en ses rets.

Sur la table ronde, une assiette de cacahuètes qui graissaient les doigts de ce sablé salé qu'il détestait parce que c'était aussi écœurant que du sucre. Il la surprit en train de s'en goinfrer, ne la trouva plus aussi mystérieuse là où elle s'inclinait à une gourmandise d'enfant. Il ne lui connaissait aucun héros fétiche, aucune tendance à l'attendrissement. On lui avait parlé d'elle comme d'une créature fatale, passablement inaccessible. Elle n'aimait rien, même pas les fleurs, si peu fréquent chez les femmes de sa trempe, ni les oiseaux. Rien, je dis. Portait par contre une prédilection immédiate pour les félins, voisins de sa langoureuse intempérance. Elle disait, plus qu'exigeante à son égard, "je n'ai aucune qualité", et c'était beau d'en découvrir tout le mensonge, car de défaut, elle n'en avait point non plus. Dans le fond, elle ne devait aimer qu'elle.

Grisé par la chaleur immédiate que l'alcool pouchkinien lui avait propulsée aux veines, il se leva, déterminé à aborder l'incorruptible. Par une malchance qu'il ne s'expliqua pas, la belle en un éclair, avait disparu. Il resta pantelant sur le trottoir, le cœur battant, à s'invectiver de mille noms, pour avoir laissé passer une si belle occasion d'aimer.


Tanger, 24.01.10

 


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Gondolfo 22/11/2010 10:26


Cul sec donc ! :)


Rudes rêves (poésies par Philippe Cougé) 02/08/2010 12:20


Heureux d' avoir un peu de telps pour te lire a nouveau


Stéphanie GAOU-BERNARD 04/08/2010 09:15



Et moi donc, heureuse d'être lue par toi...



busard 08/07/2010 13:53


Flap .. n'aimer que soit !!!


emmanuelle grangé 26/05/2010 18:44


Quoi, comment, WHY ne reçois-je plus l'annonce de tes textes ? Réparé, tiens, réinscrite à tes news !
Mettre le feu au verre blanc et à la banquette va très bien au teint de ta plume. Appelle-t-on ça l'élégance ? "Oui, je dis."


Fragon 26/05/2010 15:01


Portrait d'une véritable héroïne !