NOSTALGIE ORIENTALE (court texte)

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD

  [Nouvelle parue en Avril 09 dans la Revue Littéraire NEJMA]

Ils ont tout cassé, tout pris. Les charnières des portes, les encadrements des fenêtres. Nous avons eu à peine le temps de sauver le service de porcelaine sur la table en cèdre, avant qu’elle ne parte chez le brocanteur Djilali, un filou celui-là, mais il nous a bien rendu service, le pauvre, il n’a jamais un sou sur lui. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur les portraits de SiMohamed, ni sur les fauteuils anglais que mon fils avait ramenés de Gibraltar. Où tout ça est-il passé ?

 

Il n’y a plus de portes, plus même de maison. Avant le soleil entrait à pleins rayons dans le salon et c’était si joli de voir danser la poussière à travers les voilages. Il ne reste plus rien. Mes fils me disent « C’est ridicule de pleurer, ce ne sont que des murs et des briques. » Ah ça, oui, je vois bien que ce ne sont que des briques, je ne vois que ça, des gravats et des briques. Mais mes souvenirs, eux, qui s’y intéresse ?

 

Quand nous étions tous là, réunis pour le Ftour*, la fille de Rachida apportait des sucreries écœurantes de la pâtisserie Espanola, et nous mangions trop, et nous étions heureux. SiMohamed était encore en vie, il a bien veillé sur moi, je ne peux pas me plaindre. Il me manque. Et au mariage de Laila, mon aînée, nous avions tué le bœuf dans la petite arrière-cour pour jeter la miséricorde sur notre famille et nous étions plus de deux cents à fêter son union avec le fils des Benjelloun. C'était bien, comme nous nous étions amusés.

 

Et voilà, mes fils ont vendu la maison. « C’est trop dur maman de s’en occuper, tu comprends ? » Non, je ne comprenais pas, je ne comprends jamais rien, semble-t-il, mais je me suis tue, qu’aurais-je pu dire ? Ils me disent encore pour me rassurer « Chérifa, maman, ne regrette pas, c’est du passé, nous t’avons acheté un bel appartement. » Je n’en veux pas de leur appartement.

 

Moi, je suis heureuse de vivre dans le passé, je n’en veux pas, ni de leur appartement, ni de leur présent. A quoi bon vouloir le présent quand on est vieille et impotente comme moi ? C’est le passé qui était merveilleux. Mon présent, je lui crache dessus, je ne suis plus bonne qu’à jeter, on peut bien m’emporter pour me mettre à la fosse. Je m’en fiche à présent. Ah oui, je m’en fiche…

 

*Ftour : (en arabe) petit-déjeuner, rupture du jeûne pendant le ramadan. 

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [15/1/9]



Publié dans IMAGES A LIRE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

eva baila 14/03/2009 21:44

Un texte très émouvant, poignant même...

Stéphanie GAOU-BERNARD 15/03/2009 12:04


@ eva: oui, merci, je crois que c'est un drame universel qui prend toute sa dimension sur ces terres du Maghreb où la famille est si importante...


rosie 17/01/2009 09:26

pauvre ele...l'arracher à sa maison à ses
souvenirs à sa Vie surtout dans son état
où elle se sent humiliée privée d'elle-même...pas facile la vieillesse un handicap de nos jours quand y a longtemps l'âge s'auréolait de sagesse....

Stéphanie GAOU-BERNARD 17/01/2009 10:38


@Rosie: le général de gaulle disait "la vieillesse est un naufrage", mais je trouve la phrase trop dure, et pas toujours vraie, ce sont les jeunes qui veulent que les vieux soient vieux...


sylvie 17/01/2009 06:13

Magnifiquement douloureux !!!

Stéphanie GAOU-BERNARD 17/01/2009 10:38


@Sylvie: oui, malheureusement...


Thierry Benquey 16/01/2009 11:38

Un texte qui me rapproche étrangement de ma grand mère, la pied-noir, eux qui haissent les arabes tout en leur étant si semblable. Un texte magnifique Stephanie, j'aime beaucoup.
Ftour, agréable de voir qu'en arabe aussi le déjeuner est la rupture du jeune.
Amitié
Thierry

Stéphanie GAOU-BERNARD 16/01/2009 14:44


@Thierry: aussi surprenant que cela puisse paraître, je crois qu'ils ne se haïssent pas, mais qu'ils se connaissent trop, il y a une forme d'amour exacerbé qui vire à la haine, sans bien comprendre
pourquoi, va savoir. Merci, je suis très heureuse quand tu aimes mes textes.


emmanuelle grangé 15/01/2009 16:52

"au commencement" un film de Serge Lalou

Stéphanie GAOU-BERNARD 15/01/2009 16:57


@emmanuelle: merci pour la référence, je suis allée voir, j'aurais aimé avoir la chance de visionner le docu en entier... en littérature, un très beau recueil de nouvelles d'Elisa Chimenti "Le
Sortilège" qui parle si bien de ces familles aux confessions multiples en terre maghrébine... je pensais quand même beaucoup à une famille musulmane, mais parfois, il y a perméabilité