AMEDEO (nouvelle) [part. III & fin]

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD

Une femme à la voix rocailleuse et antipathique me répondit. Il n’était pas là, et ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu. Un vrai voyou. Comme son père. Qu’est-ce que je lui voulais à Amedeo, et qui j’étais, au fait ?

Quand j’eus pu en placer une, elle me souffla à l’oreille qu’elle ne voulait plus rien avoir à faire avec Pierrot ou sa famille. Il lui avait déjà assez gâché la vie comme ça, celui-là, en lui laissant Amedeo sur les bras. C’était pas la peine de revenir à Tanger.

Alors, je lui ai avoué que mon père, Pierrot justement, il allait mourir. J’ai été obligée de lui dire que, même mourant, il pensait encore à elle. Qu’il avait oublié ma mère et qu’il voulait que je retourne chercher Amedeo pour le ramener à Nice avant la fin. Sa fin. Elle a ri et je sentais qu’elle était sur le point de me raccrocher au nez.

Elle est repartie dans sa diatribe. Et je connaissais quoi, moi, de Tanger ? Les petites promenades au bord de la baie, avec les vendeurs d’escargots et les gamins sur les bancs, les soirées mondaines au Minzah, les glaces au café du Cap Spartel ? Et elle, pendant ce temps, elle s’échinait pour faire bouffer ce vaurien d’Amedeo, qui se donnait des airs d’Italien à cause de ce prénom idiot que lui avait donné son père ! Et quoi encore ? À Tanger, c’était plus la peine que j’y remette les pieds. De toute façon, Amedeo, son père, il en avait rien à faire. Fallait pas rêver, elle avait pas les moyens pour lui payer le voyage jusqu’à Nice. Plutôt crever.

Et cette fois, elle m’a raccroché au nez. Je n’avais plus de petite monnaie. Je n’ai pas pu la rappeler. J’ai eu honte pendant un instant, puis je me suis dit que ce n’était pas grave, que ça ne valait pas la peine d’aller jusque là-bas. Tant pis, je lui raconterais un bobard à mon père. Qu’Amedeo, il était devenu capitaine de navire ou je ne sais quoi encore, et qu’il avait quitté Tanger pour voguer sur l’Atlantique, jusqu’en Amérique.

Avec le peu d’argent qui me restait, j’ai pris un bus pour le sud de la France. Quand je suis revenue à Nice, la petite vieille du premier m’a coincée dans les escaliers. Elle avait les yeux bouffis et la gorge nouée. Elle a juste réussi à prononcer le prénom de mon père. J’ai compris tout de suite pourquoi j’aurais dû l’emporter sa Bible, et je m’en suis mordu les doigts.

 

Fin

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [2006]

Photo de l'auteur: Palmier de ruine face au Détroit, Tanger, été 2008

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yannick 10/03/2009 16:24

bonjour stéphanie, je serais intéressé par la nouvelle "après l'orage". c'est pourquoi, je vous mets mon mail:
yannickpene@gmail.com
je vais continuer mon tour d'horizon
à bientôt
yannick

Stéphanie GAOU-BERNARD 11/03/2009 10:21


@ Yannick: J'espère que vous l'avez bien reçue, une bonne journée à vous...


yannick 09/03/2009 21:09

bonjour, une nouvelle comme je les aime, rythmée. on reconnait votre style où il n'y a pas un mot de trop; rien ne ralentit l'action si ce n'est les élipses pour expliquer qui est amedeo et alors les mots prennent les couleurs de tanger.
c'est un vrai tour de force de raconter une si bonne histoire en si peu de mots, alors bravo, j'ai aimé.
d'ailleurs je sais qu'il existe le concours de la nouvelle en moins de mille mots, vous devriez y participer.
puis on reconnait des lieux repères (nice, l'espagne, tanger) qui nous aide à encore plus facilement rentrer dans l'histoire quand on vous a déjà lu.
une réussite.
amitiés
Yannick

Stéphanie GAOU-BERNARD 10/03/2009 10:36


@ Yannick: vous êtes un nouvel ami rare, car je mets de côté l'information au sujet du concours de nouvelles en moins de 1000 mots, je vais me renseigner... Amedeo, c'est un peu l'histoire des
bâtards, de ceux qui ne savent pas les amours de leurs parents, dans le même style, je peux vous conseiller Après l'Orage qui se passe aussi entre La Provence & Tanger, ah non, mais je suis
idiote, je ne l'ai pas mis sur mon blog, la nouvelle vient de paraître chez L'Harmattan, je ne sais si j'ai le droit de la mettre en ligne, à vrai dire, je crois que non, cela vous aurait plû
certainement. Mais si cela vous intéresse, je peux vous l'envoyer par mail.
Je vous remercie encore
Stéphanie


GUARDIOLA 19/12/2008 18:47

"Les petites promenades au bord de la baie, avec les vendeurs d’escargots et les gamins sur les bancs," simple mais non moins jolie image...

Thierry Benquey 15/12/2008 19:37

Interessant cette micro nouvelle.
Le découpage, la notion d'instantané (photo). J'ai appris quelque chose.
Amitié
Thierry

Stéphanie GAOU-BERNARD 15/12/2008 19:54


Je te remercie pour le passage.

Oui, j'ai pensé que le découpage pour le blog en 3 mini-parties pourrait amener vers une fin + dramatique, ce qui n'est pas le cas dans la nouvelle écrite présentée dans le recueil écrit. Les
2 derniers paragraphes comptent beaucoup pour moi: l'échec de la mission, la révélation de 2 mondes différents (la maîtresse, mise de côté avec l'enfant illégitime - là encore - et
l'officielle, oubliée pendant la maladie). La fille essaye de "payer" les trahisons de son père en bonne fille, mais elle ne peut pas rembourser la dette jusqu'au bout. Trop difficile pour elle...
Elle n'est pas à la hauteur... C'est un peu une constance dans ce que j'écris: comprendre pourquoi certaines personnes s'obstinent à vouloir résoudre des situations qui sont inextricables... Je ne
sais pas si j'y parviens toujours avec le but que je m'étais fixé, mais j'y travaille beaucoup... Je t'embrasse et te souhaite plein de lectures sur TATEWI...
Je t'embrasse. AMitié (au singulier, la vraie, pas celle avec ses petites soeurs...)