AMEDEO (nouvelle) [part. II]

Publié le par Stéphanie GAOU-BERNARD




Amedeo avait dû sortir pour faire ses courses au Socco, aller acheter un bouquet de sauge ou de menthe, tailler une bavette avec ses copains de la Place de France. Je n’avais pas mis les pieds à Tanger depuis plus de dix ans. Je me demandais bien ce que me réservait cette ville aux allures extravagantes et un peu décevantes. Je n’avais pas eu envie d’y retourner, mais mon père avait insisté pour que j’y aille. Amedeo, c’était toute sa vie, à mon père. Enfin, non, c'était pas toute sa vie, c'était la deuxième vie de mon père, celle dont il n'avait jamais aimé parler. Et pour cause: Amedeo était le fils de la maîtresse lointaine, le fils caché et honteux, celui de l’étrangère. Mon demi-frère.

 


Des années auparavant, mon père avait insisté pour que je l'accompagne à Tanger, afin de le rencontrer. Mais moi, je n’avais rien aimé en lui, je n'avais fait aucun effort pour le trouver sympathique, ni lui reconnaître un lien de parenté avec nous ; j'avais même pensé qu'il n'était qu'un sale fainéant, vicieux et cachottier. Physiquement, il n’avait rien de nous, il n’avait même rien de mon père. Mais maintenant que ma mère était morte, et mon père coincé dans un lit en train de crever, je ne pouvais pas lui refuser d’aller voir son fils. Il m'avait chargée d'une mission: aller à Tanger pour annoncer à Amedeo que notre père était sur le point de mourir et qu'il voulait le voir à la clinique. Je n'avais pas pu me défiler, je ne savais rien refuser à mon père. Mais je voyais mal comment j'allais convaincre ce bon à rien de quitter Tanger, lui qui n'avait jamais rien vu d'autre que la place des Paresseux et la rue de la Liberté.

On m’envoya un policier aux airs contrits, qui notait d’un trait sec tout ce que je pouvais lui raconter sur un carnet aux pages jaunies qui n’avait jamais dû beaucoup servir. Il hochait la tête sombrement, comme s’il savait déjà que je ne retrouverais jamais ma fidèle Volvo. J’étais bien belle, comme on dit à Nice. Il me restait juste assez de fric pour aller jusqu’à Algésiras, mais je n’avais pas prévu ça, je serais à court d'argent pour embarquer vers le Maroc. Je me demandai bien ce que j’allais faire. Quand le flic me quitta, je recomposai le téléphone d’Amedeo.

à suivre
part II/III
(c) Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [2006]

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Thierry Benquey 11/12/2008 19:54

Dommage qu'elle soit annoncée en courte car j'en aime le ton.
Et oui le ton c'est bon
Mince que je suis bete
Thierry

Guardiola 11/12/2008 18:22

Un petit bain dans ta plume fluide et de caractère. Encore des échos avec ma vie.

Sylvie Méheut 11/12/2008 18:02

Tu nous embarques, tu nous emportes ...
Je reste reste immobile à envisager la suite ....
Savoureuse Noune ...

J'ai de si beaux souvenirs au Maroc, en plus ...

stephanie gaou 11/12/2008 17:09

@Eddy: et tu oses me dire que tu seras terrible avec moi??? à chaque fois, je tremble et puis quand je lis tes comments, je suis émue comme une gamine, tellement, ils sont "humains". Je t'embrasse...

edouard 10/12/2008 17:31

Le don de narration tout le monde ne l'a pas. Et narrer sans fioritures pesantes non plus. Toi, tu excelles dansla narration, comme ici et les autres proses lues jusqu'à présent. mais aussi dans la poésie. Bravo l'artiste.