Cette nouvelle est parue en 2006 dans le
premier numéro de la revue littéraire NEJMA créée par Simon-Pierre Hamelin, lui-même écrivain (et conseiller émérite à la Librairie des Colonnes à Tanger). Sur mon blog, je l'édite en 3
épisodes pour en faciliter la lecture. Je vous remercie de votre fidélité. Comme toujours, vos commentaires sont les bienvenus...
J’ai quitté Nice un lundi matin sous un ciel crade de nuages. La vieille du
premier, celle qui fait toujours pisser son chien sur mes plates-bandes, m’avait dit d’emporter un exemplaire de la Bible. On ne sait jamais, ça rend toujours service un livre comme celui-là
quand on voyage loin et seule, comme elle disait avec son air d'être prémunie de tout. Oui, la Bible, oui, pourquoi pas… Oui, mais moi, je ne suis pas catholique. Le Bon Dieu, s'il existe, c'est
mon Bon Dieu. Il est caché quelque part dans ma tête, mais jusqu'à présent, je ne sais pas où, alors je ne l’ai pas emportée, sa Bible. Je le regrette parfois à présent, mais c'est trop tard pour
y changer quoi que ce soit. Et puis je dis tout ça, mais de toute façon, c'est pas sa Bible qui m'aurait empêché d'avoir la poisse.
Quand l’orage a éclaté sur la route, j’avais déjà franchi la frontière espagnole. Les douaniers n’avaient rien vérifié dans le coffre de la voiture, et pour cause, je n’avais rien emporté avec
moi. Avant Barcelone, je me suis arrêtée à une station pour faire le plein d’essence. J’avais peu dormi pendant mon périple et les paysages français ne m’avaient fait ni chaud, ni froid. J’ai
commandé un café imbuvable au comptoir, ai feuilleté un magazine aux pages noircies par des traces de doigts anonymes, ai payé ma consommation et suis retournée sur le parking. Ma voiture avait
disparu. J’avais pensé à tout, mais pas à ce qu’on me tire ma bagnole. Merci le voyage jusqu’à Tanger, ça commençait bien.
Je n’avais que des affaires personnelles sur moi ; passeport, clefs de la maison, un peu de fric, quelques tubes de rouge à lèvres, un paquet de mouchoirs, la photo de papa en noir et blanc
aux coins écornés. Rien, en fait. Comme d’habitude. À la cabine téléphonique, un homme en blouse de travail bleue avec un drôle d’accent slave, à se demander ce qu'il foutait là au beau milieu de
nulle part, m’a extorqué dix balles pour m’aider à composer le seul numéro que j’avais au Maroc. Je sentais bien déjà que ce trajet était une véritable erreur. J’ai laissé sonner pendant presque
cinq minutes, mais il n’y avait personne à Tanger.
(c) Stéphanie
GAOU-BERNARD
Tanger [2006]
à suivre
[part I/III]