Amedeo avait dû sortir pour faire ses courses au Socco, aller acheter un bouquet de sauge ou de menthe, tailler une bavette avec ses copains de la
Place de France. Je n’avais pas mis les pieds à Tanger depuis plus de dix ans. Je me demandais bien ce que me réservait cette ville aux allures extravagantes et un peu décevantes. Je n’avais pas
eu envie d’y retourner, mais mon père avait insisté pour que j’y aille. Amedeo, c’était toute sa vie, à mon père. Enfin, non, c'était pas toute sa vie, c'était la deuxième vie de mon père, celle
dont il n'avait jamais aimé parler. Et pour cause: Amedeo était le fils de la maîtresse lointaine, le fils caché et honteux, celui de l’étrangère. Mon demi-frère.
Des années auparavant, mon père avait insisté pour que je l'accompagne à Tanger, afin de
le rencontrer. Mais moi, je n’avais rien aimé en lui, je n'avais fait aucun effort pour le trouver sympathique, ni lui reconnaître un lien de parenté avec nous ; j'avais même pensé qu'il
n'était qu'un sale fainéant, vicieux et cachottier. Physiquement, il n’avait rien de nous, il n’avait même rien de mon père. Mais maintenant que ma mère était morte, et mon père coincé dans un
lit en train de crever, je ne pouvais pas lui refuser d’aller voir son fils. Il m'avait chargée d'une mission: aller à Tanger pour annoncer à Amedeo que notre père était sur le point de mourir et
qu'il voulait le voir à la clinique. Je n'avais pas pu me défiler, je ne savais rien refuser à mon père. Mais je voyais mal comment j'allais convaincre ce bon à rien de quitter Tanger, lui qui
n'avait jamais rien vu d'autre que la place des Paresseux et la rue de la Liberté.
On m’envoya un policier aux airs contrits, qui notait d’un trait sec tout ce que je
pouvais lui raconter sur un carnet aux pages jaunies qui n’avait jamais dû beaucoup servir. Il hochait la tête sombrement, comme s’il savait déjà que je ne retrouverais jamais ma fidèle Volvo.
J’étais bien belle, comme on dit à Nice. Il me restait juste assez de fric pour aller jusqu’à Algésiras, mais je n’avais pas prévu ça, je serais à court d'argent pour embarquer vers le Maroc. Je
me demandai bien ce que j’allais faire. Quand le flic me quitta, je recomposai le téléphone d’Amedeo.
à suivre
part II/III
(c) Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [2006]
5
Une femme à la voix rocailleuse et antipathique me répondit. Il n’était pas là, et ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu. Un vrai voyou. Comme son père. Qu’est-ce que
je lui voulais à Amedeo, et qui j’étais, au fait ?
Quand j’eus pu en placer une, elle me souffla à l’oreille qu’elle ne voulait plus rien avoir à faire avec Pierrot ou sa famille. Il lui avait déjà assez gâché la vie comme ça, celui-là, en lui
laissant Amedeo sur les bras. C’était pas la peine de revenir à Tanger.
Alors, je lui ai avoué que mon père, Pierrot justement, il allait mourir. J’ai été obligée de lui dire que, même mourant, il pensait encore à elle. Qu’il avait oublié ma mère et qu’il voulait que
je retourne chercher Amedeo pour le ramener à Nice avant la fin. Sa fin. Elle a ri et je sentais qu’elle était sur le point de me raccrocher au nez.
Elle est repartie dans sa diatribe. Et je connaissais quoi, moi, de Tanger ? Les petites promenades au bord de la baie, avec les vendeurs d’escargots et les gamins sur les bancs, les soirées
mondaines au Minzah, les glaces au café du Cap Spartel ? Et elle, pendant ce temps, elle s’échinait pour faire bouffer ce vaurien d’Amedeo, qui se donnait des airs d’Italien à cause de ce
prénom idiot que lui avait donné son père ! Et quoi encore ? À Tanger, c’était plus la peine que j’y remette les pieds. De toute façon, Amedeo, son père, il en avait rien à faire.
Fallait pas rêver, elle avait pas les moyens pour lui payer le voyage jusqu’à Nice. Plutôt crever.
Et cette fois, elle m’a raccroché au nez. Je n’avais plus de petite monnaie. Je n’ai pas pu la rappeler. J’ai eu honte pendant un instant, puis je me suis dit que ce n’était pas grave, que ça ne
valait pas la peine d’aller jusque là-bas. Tant pis, je lui raconterais un bobard à mon père. Qu’Amedeo, il était devenu capitaine de navire ou je ne sais quoi encore, et qu’il avait quitté
Tanger pour voguer sur l’Atlantique, jusqu’en Amérique.
Avec le peu d’argent qui me restait, j’ai pris un bus pour le sud de la France. Quand je suis revenue à Nice, la petite vieille du premier m’a coincée dans les escaliers. Elle avait les yeux
bouffis et la gorge nouée. Elle a juste réussi à prononcer le prénom de mon père. J’ai compris tout de suite pourquoi j’aurais dû l’emporter sa Bible, et je m’en suis mordu les
doigts.
Fin
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [2006]
Photo de l'auteur: Palmier de ruine face au Détroit, Tanger, été 2008
4
Premiers frimas
Nuées d’oiseaux migrateurs, cieux désertés.
De par les cimes des arbres
Résonnent encore leurs cris perçants.
Route mystérieuse.
Cet invisible instinct
Qui les mène vers le Sud.
Ils se laissent guider
Viscéralement vers les chaudes terres lointaines.
Pèlerinage ancestral.
Heureux volatiles,
Qui portent au bout de leurs ailes
Une prophétique liberté.
Oiseaux enviés par nous autres, terriens,
Retenus sur la terre,
Nous, les êtres racines,
Enchaînés.
Nos âmes se voudraient sœurs de ces bêtes,
Nos âmes seules se destinent à voler.
Que sommes-nous, pauvres pèlerins,
Sinon d’immobiles rêveurs ?
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [03.12.2008]
source photo:
flickr
17
On ne sait bien quitter que ce qu'on aime.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
TANGER [2.12.08]
Photo de l'auteur: Vue sur le Détroit, Tanger, mai 2006
6
Et vivre, c'est quoi?
C'est avoir le temps de se donner l'importance de ne penser qu'à sa
mort.
(c) Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [1.12.08]
Photo de l'auteur: Tanger, Cimetière de Marshan, été 2008
7