Un grand merci à Emmanuel Rastouil pour m'avoir incitée à publier ma poésie.
Paris est là, avec son ciel de cendre offert en toile de fond à mes yeux écarquillés d'orpheline mauresque. Où est donc cet éclat azur qui peint d'une charge lourde les cieux de mes printemps tangérois? La voûte ici est comme lavée d'une eau sale de serpillière.
A déambuler ainsi, âme seule pleine de monde, anonyme, j'ai cherché par les ruelles l'émoi qui eût pu m'étreindre. Mais je n'y ai trouvé que des gens. Affairés, pressés. Des gens oppressés qui s'occupaient pour se détourner du monde. Je n'ai trouvé que des gens et rien d'autre. Personne. Paris m'a semblé comme une immense église aux paroissiens païens, lassés de ses grandeurs, faite de siècles et de vanité, ville riche d'institutions aux essences oubliées.
A déambuler ainsi, j'ai repensé non sans cette pointe d'amertume à mes chaussées sales de Tanger où l'on s'ennuie presque à mourir, à ces gueules bistres de mes beautés andalouses, à cette jetée de bleu du ciel dans le bleu du Détroit. J'ai repensé au calme d'Olympe des venelles entrelacées de la Kasbah par un vendredi après-midi. Je suis passée des travées d'église aux arches de la mosquée.
Plus que libre car seule, j'étais en moi-même comme en corps étranger, l'œil neuf et nu, marchant en attente du déclic, de l'étincelle. Et l'étincelle est venue parce que j'ai marché longtemps. Enfin. Belle promesse. Elle portait des boucles flamme, ses lèvres étaient pulpeuses, l'étincelle était féminine et multiple. Elle portait des vagues de cheveux sombres, grande fille à la majesté lunaire, la coupe d'argent à la main, remplie de Chianti. L'étincelle était bohème et masculine. Se gorgeant de bière et de cigarettes. Ou maternelle aux suavités délicates. Elle était ces rencontres-là, chacun de ces êtres qui constituent l'espoir de la vie. Elle était roublarde, orientale. Sensuelle et musicale. Aux doigts d'or. Langue de feu. Mon fleur de peau.
Mon étincelle. Son nuage. Son évanescence.
Mon étincelle. Ma parisienne.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [14.6.9]
Ruban de khôl, et oubli.
Pour l’aimer déjà.
à l'envi.
Dans l’ombre des autres
Si l’on me laisse, si l’on m’emporte
Avec lui, d’adieux
jamais,
N’être tous deux
Qu’immuables et fragiles.
Noir sur mes yeux,
Ruban de khôl
Lumière éteinte, sage je
suis
De m’aveugler,
D’y croire encore.
Noir sur mes yeux,
Sans s’émousser,
sans se restreindre
Aimer, bien sûr,
Sans tricherie, sans feinte.
Sur le fil du rasoir,
A l’intime ligne de fuite du
Désert impassible.
Grande au-dehors,
Extrême en mes frontières.
Noir sur mes yeux, ruban de khôl.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [29.4.9]
Comme j’envie les malins, persuadés que le monde est petit, alors qu’ils ignorent que ce sont les frontières qui sont grandes.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [19.3.9]
Affiche plaquée au mur [pâte à colle blanche, badigeon, désordonné, de guingois], lourde de sens,
L’esprit censé se délester, esprit sensé ?,
Se délecter, se délester, de ses encens
A osé figer son regard
Sur l’image d’un enfant désemparé [un enfant seulement, ou déjà une âme en peine ?]
L’enfant, comme abandonné, beau et noir.
Enveloppe puérile assassinée,
Là où le criminel a fait crisser le papier,
[à l’exacte déchirure],
J’ai noyé sombres attentes, [blessures].
Etait-ce à Madrid, Berlin, Rome ou Londres ?
M’étais-je réfugiée par peur de mon ombre ?
Etait-ce l’Espagne, ou bien l’Italie ?
Ne me suis-je pas perdue tout simplement dans Paris ?
[ville grise, aux relents amers], oui,
c’était bien Paris…
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [18.2.9]
Photo: © Emmanuelle Tafforeau [Série PaRiS].
Retrouvez le travail d'Emmanuelle, photographe à l'oeil sensible et subtil sur son sitewww.myspace.com/emmanuelle2011 . Je dois avouer que
j'aime tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle est, vous devriez sûrement succomber à son tempérament de feu!!
Il y avait l’homme de la mer. Mais aussi du fleuve. Il était né quelque part entre Saint-Louis et la frontière mauritanienne, celle qui donne accès aux forteresses du désert.
Portée par les rythmes tambourinés les jours de célébration au village, sa mère l’avait mis au monde une après-midi de grand vent, c’était tout ce dont elle lui avait dit se souvenir, et depuis, il n’avait eu de cesse de rêver de cheveux emmêlés, de bourrasques vives, de chants mystiques bercés par l’harmattan ivre.
Et là, c’était jour de fête. Et lui qui n’avait jamais osé, sa vie durant, prendre part aux danses rituelles, sacrifiait son grand âge et ses gestes à la danse Ndöep, la danse sacrée, celle qui sait parler aux esprits. Le sol à ses pieds, c’était comme s’il se dérobait tant les martèlements de ses bonds sardoniques lui procuraient la sensation trouble, euphorisante, de n’être plus homme déjà, de s’être fait oiseau.
Nimbé d’une lumière laiteuse rendue plus forte encore par l’immaculé éclatant de son boubou, il se déplaçait dans les airs, libre, libre peut-être comme aucun autre homme ne l’avait été avant lui.
Tourbillon, tornade, sursauts. Cyclone. Sa danse l’assimilait aux caprices de la nature.
On le surnommait avec respect le vieux aux ailes de vent. Lui seul savait s’adresser aux morts, lui seul connaissait les secrets des fétiches.
Face à lui, nous n’étions rien. Rien. Vraiment rien. Rien d’autre que de jeunes fous qui, pensant danser, ne sachions que batifoler dans la fange poussiéreuse. Nous étions tellement subjugués par la force et la célérité de sa chorégraphie. Nous avions encore tant à apprendre, nous sembla-t-il soudain. La beauté de ses mouvements nous réduisit à un silence religieux.
Et tandis que les tamtams, rendus fous par la transe des musiciens, résonnent comme par nuit de tempête, nos cœurs admiratifs frissonnent et nous faisons le vide.
Les ailes du vent nous intiment au silence. Alors, ça y est ? Alors, silence ?
Oui.
Silence.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [10.2.9]
Photo: Copyright Xavier Zimbardo
Je remercie de tout coeur Xavier Zimbardo, photographe professionnel, qui a eu l'extrême bienveillance de me laisser mettre en ligne la photo qui m'a inspiré ce texte. Pour les amateurs
d'images sensationnelles - au sens, passeuses de sensations -, je vous conseille une visite approfondie de son siteXavier
Zimbardo.com , et pour ceux qui désirent mieux connaître Saint-Louis du Sénégal, je les incite à parcourir la série photos Saint-Louis, c'est
superbe et je n'aurais pas pu faire mieux.
La géographie architecturale des édifices 50 de Dakar. Les allées bordées d’arbres et bougainvillées qui jaillissent en désordre des murs d’enceinte.
Filaos chevelus, manguiers, fromagers, baobabs gigantesques, palmiers ployés sous l’harmattan, garrigue broussailleuse.
Charniers en train de se dissoudre sur la nationale qui mène de Dakar à Saint-Louis, ruban goudronneux. Fournaise. Les vautours dissécateurs faisant leur ronde carnassière près des corps
bovins.
L’air qui vibre, tournoie. La route au loin se dessine liquide et mouvante, mirage fugace.
Puis les troupeaux de chèvres vives et bondissantes, les bœufs cornus à la robe laiteuse, les étourneaux, les hérons, la pâle ligne grise du fleuve Sénégal sur les berges de Sor, la barrière âpre
et volcanique de l’océan atlantique qui gronde sur la plage de Ndar.
Le vent poussiéreux, une lumière de sable, ocre vieillissant. Les ruelles peuplées, lourdes d’enfants en guenilles beaux et nus comme des angelots
pétrole.
Les nuées de femmes, toutes plus racées les unes que les autres, véritable chapelet de tenues bariolées, virevoltantes reines de ruches humaines. Les
coiffures ouvragées avec art, les devantures d’échoppes populaires, les caddies roulants qui vendent du Nescafé.
Les appels nasillards à la prière des mosquées mourides qui pullulent dans les villages comme des champignons.
Les réunions en plein air à l’occasion d’un baptême ou d’une discussion religieuse où
chacun, paré de ses plus beaux atours, assis sur une chaise en plastique, donne toute sa splendeur au mot palabres.
Etoffes scintillantes, wax et java, tissus de coton léger, voiles mauritaniens aux motifs pointillés aériens et souples. Démarche des hommes aux boubous vastes qui leur confèrent des allures
d’oiseaux de haut vol qui déploieraient leurs ailes pour le grand voyage.
Les « cars rapides », véritables taudis ambulants, carcasses de tôle peinturlurées comme des putains sans retenue, bolides brinquebalants pleins à craquer d’enfants, de peuple,
assaillis par des grappes de « s’en fout la mort », de jeunes gaillards vigoureux qui ne craignent rien de la vie, jouant avec elle jusqu’à la ridiculiser.
Grande leçon de philosophie. Et souffle de vie jusqu’à l’étourdissement…
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [6.2.9]
Poème © Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [22.1.9]
Cliché raté (mais très inspirant pour moi!!) d'E.B.Z.
Je me voyais noire, le corps bouillonnant de rythmes sourds. Je n’ai jamais su pourquoi. La fatalité vous réserve de ces surprises, aussi. Je ne me sentais pas née au bon endroit, parfois pas
avec les bonnes personnes. Je voulais d’un autre continent, j’avais envie d’entendre les sons de langues ancestrales. Les musiques noires m’ont toujours attirée. Puis la danse africaine. Le
Maghreb fut mon premier choc avec le monde d’antan. La porte ouverte sur d’autres sud. Je me souviens du premier voyage. Encore dans la cabine de l’avion, je sentais mon cœur se poser sur la
terre africaine. Voilà que j’y suis depuis cinq ans et que les ailes me poussent encore pour naviguer plus bas, aborder d’autres rivages. Plus qu’une semaine pour aller dans ce pays que j’ai
voulu voir tant de fois sans m’y résoudre, avec cette peur au ventre, comme si j’allais retrouver un amant que je n’aurais que trop aimé. Saint-Louis, Dakar, que me réservez-vous ? Je n’aime
pas écouter les Cassandre qui prédisent toujours négatif et désillusions. Je n’écoute que mon cœur. Il m’a trompée pourtant souvent, mais je lui fais encore confiance.
Je ne sais pas quelle sera ma première réaction : la joie ? les pleurs ? l’impossibilité de parler ? Je ne sais pas. Je connais pourtant ces sensations de réveil dans un pays inconnu, ces possibilités démultipliées. Je connais, mais on est toujours neuf face à ses rêves… Si je pouvais ne pas être déçue.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [17.01.09]
[Nouvelle parue en Avril 09 dans la Revue Littéraire NEJMA]
Ils ont tout cassé, tout pris. Les charnières des portes, les encadrements des fenêtres. Nous avons eu à peine le temps de sauver le service de porcelaine sur la table en cèdre, avant qu’elle ne parte chez le brocanteur Djilali, un filou celui-là, mais il nous a bien rendu service, le pauvre, il n’a jamais un sou sur lui. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur les portraits de SiMohamed, ni sur les fauteuils anglais que mon fils avait ramenés de Gibraltar. Où tout ça est-il passé ?
Il n’y a plus de portes, plus même de maison. Avant le soleil entrait à pleins rayons dans le salon et c’était si joli de voir danser la poussière à travers les voilages. Il ne reste plus rien. Mes fils me disent « C’est ridicule de pleurer, ce ne sont que des murs et des briques. » Ah ça, oui, je vois bien que ce ne sont que des briques, je ne vois que ça, des gravats et des briques. Mais mes souvenirs, eux, qui s’y intéresse ?
Quand nous étions tous là, réunis pour le Ftour*, la fille de Rachida apportait des sucreries écœurantes de la pâtisserie Espanola, et nous mangions trop, et nous étions heureux. SiMohamed était encore en vie, il a bien veillé sur moi, je ne peux pas me plaindre. Il me manque. Et au mariage de Laila, mon aînée, nous avions tué le bœuf dans la petite arrière-cour pour jeter la miséricorde sur notre famille et nous étions plus de deux cents à fêter son union avec le fils des Benjelloun. C'était bien, comme nous nous étions amusés.
Et voilà, mes fils ont vendu la maison. « C’est trop dur maman de s’en occuper, tu comprends ? » Non, je ne comprenais pas, je ne comprends jamais rien, semble-t-il, mais je me suis tue, qu’aurais-je pu dire ? Ils me disent encore pour me rassurer « Chérifa, maman, ne regrette pas, c’est du passé, nous t’avons acheté un bel appartement. » Je n’en veux pas de leur appartement.
Moi, je suis heureuse de vivre dans le passé, je n’en veux pas, ni de leur appartement, ni de leur présent. A quoi bon vouloir le présent quand on est vieille et impotente comme moi ? C’est le passé qui était merveilleux. Mon présent, je lui crache dessus, je ne suis plus bonne qu’à jeter, on peut bien m’emporter pour me mettre à la fosse. Je m’en fiche à présent. Ah oui, je m’en fiche…
*Ftour : (en arabe) petit-déjeuner, rupture du jeûne pendant le ramadan.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [15/1/9]
Chacun défend son pain.
Mon pain est pétri de la terre qui m'a vu naître, qui a porté mes pas, des larmes que les miens ont versé sur moi pour me donner la vie, des soleils qui se couchaient à mes côtés, des horizons que je voulais sauvages.
Jusqu'ici, nous avions partagé le pain, ils étaient comme nos frères, même si notre sang n'était pas le même, qu'importe le sang, nous nous aimions quand même.
Et maintenant, qu'en reste-t-il de cette fraternité?
Chacun défend son pain.
Il n'y a ni bons, ni mauvais, seulement des affamés, des morts la faim, pour un quignon de terre, pour une bouchée de sable, des hyènes prêtes à s'entretuer.
Chacun défend son pain. C'est mon pain.
Là est notre ultime liberté.
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [9.1.9]
Misère. Pauvre de moi. Comment ai-je pu, un seul instant, imaginer une suite optimiste à cette brève rencontre ? Quelques heures ont-elles eu jamais la puissance de transformer une vie ? Oh que non ! Pourquoi me suis-je leurrée ? Pourquoi t’avoir aimée comme une folle banale qu’aveuglent ses illusions ?
Ce n’est rien d’autre que le désir, je le répète car je le sais, mais s’étant tu pendant toutes ces années, ce dernier, profitant d’une faille dans mes velléités d’abstinence, a fusé, rejailli sur moi telle la lave du volcan. Ce n’est rien d’autre que le désir, ce n’est rien d’autre que ça, car je n’ai jamais cessé de vouloir posséder, et ton corps, et ton âme, à défaut de garder jalousement ton cœur. Ce n’est rien d’autre que le désir, ce n’est rien d’autre que ça…
© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [10.12.08]
Cette nouvelle est parue en 2006 dans le
premier numéro de la revue littéraire NEJMA créée par Simon-Pierre Hamelin, lui-même écrivain (et conseiller émérite à la Librairie des Colonnes à Tanger). Sur mon blog, je l'édite en 3
épisodes pour en faciliter la lecture. Je vous remercie de votre fidélité. Comme toujours, vos commentaires sont les bienvenus...
J’ai quitté Nice un lundi matin sous un ciel crade de nuages. La vieille du
premier, celle qui fait toujours pisser son chien sur mes plates-bandes, m’avait dit d’emporter un exemplaire de la Bible. On ne sait jamais, ça rend toujours service un livre comme celui-là
quand on voyage loin et seule, comme elle disait avec son air d'être prémunie de tout. Oui, la Bible, oui, pourquoi pas… Oui, mais moi, je ne suis pas catholique. Le Bon Dieu, s'il existe, c'est
mon Bon Dieu. Il est caché quelque part dans ma tête, mais jusqu'à présent, je ne sais pas où, alors je ne l’ai pas emportée, sa Bible. Je le regrette parfois à présent, mais c'est trop tard pour
y changer quoi que ce soit. Et puis je dis tout ça, mais de toute façon, c'est pas sa Bible qui m'aurait empêché d'avoir la poisse.
Quand l’orage a éclaté sur la route, j’avais déjà franchi la frontière espagnole. Les douaniers n’avaient rien vérifié dans le coffre de la voiture, et pour cause, je n’avais rien emporté avec
moi. Avant Barcelone, je me suis arrêtée à une station pour faire le plein d’essence. J’avais peu dormi pendant mon périple et les paysages français ne m’avaient fait ni chaud, ni froid. J’ai
commandé un café imbuvable au comptoir, ai feuilleté un magazine aux pages noircies par des traces de doigts anonymes, ai payé ma consommation et suis retournée sur le parking. Ma voiture avait
disparu. J’avais pensé à tout, mais pas à ce qu’on me tire ma bagnole. Merci le voyage jusqu’à Tanger, ça commençait bien.
Je n’avais que des affaires personnelles sur moi ; passeport, clefs de la maison, un peu de fric, quelques tubes de rouge à lèvres, un paquet de mouchoirs, la photo de papa en noir et blanc
aux coins écornés. Rien, en fait. Comme d’habitude. À la cabine téléphonique, un homme en blouse de travail bleue avec un drôle d’accent slave, à se demander ce qu'il foutait là au beau milieu de
nulle part, m’a extorqué dix balles pour m’aider à composer le seul numéro que j’avais au Maroc. Je sentais bien déjà que ce trajet était une véritable erreur. J’ai laissé sonner pendant presque
cinq minutes, mais il n’y avait personne à Tanger.
(c) Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [2006]
