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Dans cette histoire, comme souvent avec les histoires, on aurait pu être tenté de parler d'amour, de celui qui cristallise toute autre tentative de narration. Mais on s'abstiendra. Il y a probablement mieux à faire que parler d'amour, à quoi bon écrire sur l'amour puisque tout, ou presque tout, a déjà été dit à son sujet? On se contentera de parler d'une femme qui avait choisi de vivre sur la pointe extrême de la terre africaine, à quelques brasses de sa patrie, qui s'était jetée dans son existence d'exil avec l'entêtement de l'équilibriste. Ou du jongleur. Non pas par amour. Mais par désir. Et qui, par la force aveugle de ce désir, avait entraîné dans sa chute opiniâtre un homme. L'homme. Forcément.

Par-delà son obsession de l'ailleurs, on parlera peut-être, mais très vite alors, d'une rencontre entre elle et celui qui aimait à se faire appeler "l'enfant-roi" par une espèce de flagornerie absconse et ridicule qu'elle ne s'expliquait toujours pas. Un étranger arrivé de nulle part, largué en terre arabe comme une météorite. L'enfant-roi, mèche rebelle et œil noir, se donnait des airs de vilain garçon. Elle avait dû aimer ça. Rencontre plus brève que la brillance de la luciole, si brève que parfois, elle s'imaginait l'avoir inventée de toutes pièces. A peine plus intense. La rencontre de deux êtres qui se sont étreints par hasard. Ou par ennui. De ce désir qui naîtrait de l'ennui, parce qu'il n'y a rien à d'autre à faire que désirer, et désirer encore sur cette terre maghrébine.

Ce n'est pas du tout une histoire d'amour, il ne faut pas rêver. Si par mégarde l'on s'avisait de parler d'amour entre ces deux-là, on perdrait du temps, il n'y aurait strictement rien à en dire, car ils ne croyaient pas en l'amour. Pas entre eux, en tout cas. Juste le récit d'un éreintement, de la tempête charnelle de ces deux solitudes qui se sont à peine croisées, un jour. Et rien de plus.

On parlera d'un continent, d'un bout d'océan enchaîné à la Méditerranée, d'une cité baignée par ces deux masses d'eaux antinomiques, de ses ruelles exsangues à l'odeur saturée d'huile et de chaux, d'une forteresse ancestrale, de cet entre-deux qui en alourdissait l'atmosphère. De la petite mort qui accompagne implacablement la sensation que procure la morosité. On chantera la musique perdue de l'Andalousie, le désir brut qu'éveillent les corps berbères aussi bien chez les femmes que chez les hommes, l'alcoolisme qui sévit dans les soirées mondaines, pour combattre le désespoir au plus pressé. On chantera si l'on peut les poètes enterrés qui ne reviendront plus, ceux qui célébraient l'ivresse comme absolu et les cuisses des femmes.

Ce sera l'histoire un peu vaine et lancinante de cette femme que les hommes désiraient avec la pétulance de leur virilité. Cette femme si facilement corruptible. S'ils avaient su, aucun d'eux n'aurait hésité à essayer de la fourrer dans son lit. Mais ils ne savaient pas, ils méconnaissaient en elle les potentiels de concupiscence, la prenant pour un ange quand elle n'était que démon. Et elle, se savait désirable, en rupture permanente de séduction, mais elle laissait les bougres se satisfaire de la fouiller des yeux comme à lui faire l'amour. Alors qu'il eût fallu des empoignes, un soupçon de violence, de la résistance feinte pour qu'elle succombât. Aucun n'avait su. Trop mièvres les hommes.  Sauf l'enfant-roi. Lui, en quelques minutes, avait jaugé, soupesé ses chances. Avait su. Ou cru savoir. A aucun instant, il ne s'était laissé impressionner par elle, bien au contraire, il avait établi des règles du jeu élémentaires: la terrasser et la prendre. Et l'avait suspendue, abîmée un peu. Emportée de jouissance, émue. Quand elle avait enfin compris l'ampleur dévorante du désir qu'elle nourrissait à son égard, quand elle s'était dit: "Voilà un homme pour qui je pourrais faire n'importe quoi. Absolument n'importe quoi. Sauf vivre avec, peut-être.", il s'était lassé d'elle, l'abandonnant, tel un chien sur le bord de route, ne lui donnant plus jamais de ses nouvelles. Elle avec lui, elle avait pris son désir pour une réalité. Première et dernière fois. Quelques temps après leur rencontre, elle avait cherché à nourrir leur ébats, elle l'avait appelé, lui avait écrit. Il ne lui répondait pas. On ne l'y reprendrait plus. 

[extrait]

@ Stéphanie GAOU-BERNARD
 

 

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Paris est là, avec son ciel de cendre offert en toile de fond à mes yeux écarquillés d'orpheline mauresque. Où est donc cet éclat azur qui peint d'une charge lourde les cieux de mes printemps tangérois? La voûte ici est comme lavée d'une eau sale de serpillière.

A déambuler ainsi, âme seule pleine de monde, anonyme, j'ai cherché par les ruelles l'émoi qui eût pu m'étreindre. Mais je n'y ai trouvé que des gens. Affairés, pressés. Des gens oppressés qui s'occupaient pour se détourner du monde. Je n'ai trouvé que des gens et rien d'autre. Personne. Paris m'a semblé comme une immense église aux paroissiens païens, lassés de ses grandeurs, faite de siècles et de vanité, ville riche d'institutions aux essences oubliées.

A déambuler ainsi, j'ai repensé non sans cette pointe d'amertume à mes chaussées sales de Tanger où l'on s'ennuie presque à mourir, à ces gueules bistres de mes beautés andalouses, à cette jetée de bleu du ciel dans le bleu du Détroit. J'ai repensé au calme d'Olympe des venelles entrelacées de la Kasbah par un vendredi après-midi. Je suis passée des travées d'église aux arches de la mosquée.

Plus que libre car seule, j'étais en moi-même comme en corps étranger, l'œil neuf et nu, marchant en attente du déclic, de l'étincelle. Et l'étincelle est venue parce que j'ai marché longtemps. Enfin. Belle promesse. Elle portait des boucles flamme, ses lèvres étaient pulpeuses, l'étincelle était féminine et multiple. Elle portait des vagues de cheveux sombres, grande fille à la majesté lunaire, la coupe d'argent à la main, remplie de Chianti. L'étincelle était bohème et masculine. Se gorgeant de bière et de cigarettes. Ou maternelle aux suavités délicates. Elle était ces rencontres-là, chacun de ces êtres qui constituent l'espoir de la vie. Elle était roublarde, orientale. Sensuelle et musicale. Aux doigts d'or. Langue de feu. Mon fleur de peau.

Mon étincelle. Son nuage. Son évanescence.

Mon étincelle. Ma parisienne.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [14.6.9]

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Si je me taisais encore longtemps, je finirais par oublier que j’avais des choses à dire. Alors, même gratuitement, même si ça gêne ces cons qui ne veulent jamais rien entendre de dérangeant, je vais parler, oser. Pas question de faire de jolies phrases, de ployer sous l’esthétique absolue qui  accumule effets littéraires sans donner de sens. Je vais dire. Avec les mots crus.

Il y aura les pudiques qui se boucheront les oreilles à la moindre allusion sexuelle, il y aura les pervers qui feindront l’indifférence pour mieux se nourrir de mes confessions, il y aura les jaloux, les envieux, les invertis, les avertis, les salauds, les salopards, les romantiques, les putains.

Tous ceux-là auront à un moment ou un autre de ma vie rempli un rôle plus ou moins primordial, plus ou moins poétique. Je n’en oublierais aucun.

Pas même celui qui, un soir de printemps, n’a pas osé me prendre sous un porche, qui s’est contenté une fois dans mon lit de parcourir mon corps de ses doigts d’artiste jusqu’à m’endormir, me berçant de ses caresses. Je n’oublierais pas sa bouche qui cherchait l’air comme après une noyade, qui cherchait à embrasser ma bouche, avide puits, cognant la rangée de dents ivoire contre mes lèvres.

Je n’oublierais pas non plus celui qui n’avait pas su me pénétrer, laissant mon corps à la dérive, rivière jaillissante. Je parlerais de celui-là et des autres de son espèce, de ceux pour qui le désir est déjà un avortement, un élan trop fort pour y succomber. Ces êtres fragiles malmenés par leur corps, qui ne savent jamais obéir aveuglément à leurs pulsions. Dissèquent, se projettent. Intellectualisent l’instant. Ces malheureux en suspens, en marge de leur désir. A la gestuelle vaporeuse et belle.

Je parlerais des autres aussi, de leurs contraires, des hommes d’amour pour qui aimer, ce n’est que baiser. Et c’est le faire avec talent. Avec eux, c’était intense, eh bien, oui, intense. Car le corps, s’il exulte, se souvient de ces souffles, de ces gifles, de ces prises brutales, de ces tendresses. Le corps se souvient de tout, mieux que l’esprit. De ces mises en abîme. Et pour nous le prouver, il garde trace du moindre coup, de la moindre griffure, du moindre baiser. Je parlerais de tout cela au risque de choquer, de provoquer. D’emmerder.

Je dirais que le premier avait tout donné, puis tout repris. Lui que les années avaient rendu pusillanime et distant. Lui qui s’était rétracté devant la puissance de mon désir, lui plein d’effroi. A la jeunesse éteinte, presque perdue. Lui que j’aurais pu aimer en exclusif. Lui et lui seul, pour toute ma vie.

Je parlerais de celui sur lequel je m’étais jetée après mon désarroi. Je parlerais de lui jusqu’à l’indigestion, l’accablant de substantifs, le jetant, matière, dans les mots de mon amour. Mais je ne pourrais pas parler de celui-là sans évoquer l’autre, son exacte antithèse, le gitan, l’insatiable, que je connaissais à peine et qui pourtant me faisait courir par les nuits chaudes de la ville, qui m’emmenait, sans me soutenir, sous les toits gris d’une ville quelconque pour me transporter d’orgasme en orgasme. Je ne pourrais pas ne pas parler de celui-là, ce serait le trahir que de n’en rien dire.

Et il y aurait aussi les autres, les esprits fantasques pour qui je n’avais toujours été que chimère, ceux qui n’avaient pas réussi à me faire faiblir, encagés dans leur mutisme. Ceux-là seraient nombreux, bien plus que tous les autres. Je les aurais croisés au détour d’un tunnel de métro, à l’angle d’une ruelle arabe, sur une plage de la Riviera, dans un faubourg de province. Ils n’auraient pas su même m’aborder, me séduire. Ils m’auraient laissée passer, ces imbéciles, ils se seraient terrés dans leur divagation au lieu de venir à moi. Alors qu’à eux aussi, j’aurais pu dire oui, peut-être, et me livrer comme la viande en pâture. S’ils avaient su seulement, ils n’auraient jamais hésité.

Je ne me tairais plus, je dirais tout, prenant le contrepied de ce qu’on attend de moi. Je n’attendrais ni apitoiement, ni pitié, ni larmoiement. Aucune résistance ne pourrait me désarmer.

Rien ne m’ébranlerait. Je dirais oui à tout.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [Nuit du 4.6.9]

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Ruban de khôl, et oubli.

Pour l’aimer déjà.
à l'envi. 

Dans l’ombre des autres
Si l’on me laisse, si l’on m’emporte

Avec lui, d’adieux jamais,
N’être tous deux
Qu’immuables et fragiles.


Noir sur mes yeux,

Ruban de khôl

Lumière éteinte, sage je suis
De m’aveugler,
D’y croire encore.

 

Noir sur mes yeux,

Sans s’émousser,
sans se restreindre

Aimer, bien sûr,
Sans tricherie, sans feinte.

Sur le fil du rasoir,
A l’intime ligne de fuite du
Désert impassible.

 

Grande au-dehors,
Extrême en mes frontières.

 

Noir sur mes yeux, ruban de khôl.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [29.4.9]

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Elle serait  à l’hivernage de sa vie.

A l’aube de ses quarante années, auraient passé, volatils, les hasards, elle ayant laissé en jachère les tremplins qui auraient pu l’aider à éclipser les mauvais souvenirs.

Sur la terrasse, le réséda n’a pas poussé, le vent tisonne les résidus de printemps, elle fume sa dernière cigarette avant l’envol pour le pays natal. Une salve de vent d’Est la fait frissonner, réminiscence des plaines désertiques, des étendues d’Algérie qui débordent en terre marocaine.

Ne pas oublier de dire à Latefa de donner à manger au chat deux fois par jour pendant son absence.

Elle s’était rêvée reflux, résurgence. Une fois de retour là-bas, elle serait probablement éconduite et réfutée. A retrouver l’homme qu’elle aimait en terre sienne, elle prend le risque d’être repoussée, d’avoir à avouer l’inavouable : que jamais rien ni personne ne l’a surpassé, lui, l’absent l’invisible, en pensée, en amour.

Il restera un peu de cette passion comme une éclisse glissée dans la cavalcade de son cœur, même si elle sait qu’elle ne sera pas à l’abri de ses critiques, de sa rancœur, de la peur qu’elle avait toujours éveillée en lui lorsqu’ils vivaient ensemble.

La rencontre sera telle qu’elle l’entrevoit déjà à travers les volutes de sa Davidoff: effusive, décevante.

Mais grâce au chromatique de ses expériences, elle ne voudra pas céder aux indifférences de l’homme tant aimé par le passé, elle ne voudra pas s’avouer vaincue, elle se voudra surtout et seulement résistante, insurgée, en harmonie pure avec le sentiment qu’elle lui avait voué dans ses jeunes étés, car c’est ça l’amour, c’est résister.

Le bougainvillée aussi a séché. Peu importe.

A elle de s’épancher, à elle de s’hydrater, elle fébrile plante aux aspirations ascensionnelles.

Mégot tombé sur le carrelage de la terrasse. Latefa ne serait pas contente demain lorsqu’il faudrait le ramasser. Elle l’entend déjà marmonner en arabe.

Demain, quel autre jour…

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [2.5.9]

Cliché: Maison tangéroise [S.G.B.]

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J’aime cette ville, je n’en partirai pas, je ne la quitterai pas. Je l’ai choisie pour mienne cette ville, que tous – et moi avec, bien entendu – traitent de putain.

Je l’aime la putain. Elle est moins putain que moi, moins putain que vous. Si l’on veut m’en faire partir, il faudra me passer sur le corps, le transpercer, me griffer, m’assiéger, et même là encore, je le sais, je ne quitterai pas mon bout d’Afrique, personne ne m’ôtera ce rêve, personne.

Je ne suis pas venue jusqu’ici pour faire marche arrière.

Bien sûr mon amour pour elle est sans logique, déraisonnable, carrément fou, mais n’est-ce pas ainsi que doit être l’amour ? Sans limites, à l’orée de la perdition ?

Il n’y a que l’homme, un seul parmi les autres, qui me retient de descendre encore au sud de cette Afrique que j’aime. Que j’aime même si je ne suis que blanche, et point noire, car c’est ce qu’ont décidé mes ancêtres à ma place.

Tanger, la porte de mes Afriques que j’ai fermée sur l’Europe des racines, la ville de mon exil, de mes fulgurances.

Loin de vous tous, mais au cœur du monde.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [29.4.9]

Cliché: Karim Zouiyen, plage & océan, Tanger, mai 09

 

 

 

 

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Merci à Emmanuelle G.



cet être qui ne portera jamais le nom de ma chair, que je ne mettrai pas au monde, sang de mon sang, j’aurais pu l’aimer.

j’aurais su.

comme l’arbre aux caïeux qui ne mûriront pas à cause du gel prématuré, entre la négation de ma descendance, pour n’être entière qu’à mon corps, en adéquation essentielle avec ma seule entité, femme parmi les femmes, je ne le verrai pas naître.

ni par les bouillonnements de mes entrailles, ni sous les assauts de mon bassin.

je ferais presque, et même, comme si je l’avais oublié.

car oublier celui qui ne s’est pas encore donné à aimer, c’est chose aisée déjà, du jeu peut-être. du jeu, oui.

et puis, les prénoms qui fusent.

c’eût été un garçon ? Stanislas, ou Vladimir. les gens l’aurait appelé Vlad, il n’aurait pas aimé, il aurait pensé qu’on lui manquait de respect. moi, cela ne m’aurait pas dérangée, j’aurais aimé qu’on se réapproprie ainsi mon enfant. ou Venceslas, pourquoi pas.

une fille ? Léa ou Raïssa…

ce ne sera ni l’un ni l’autre.

ne me reste qu’à laisser aux mères le soin d’ensemencer le monde, de perpétuer l’espèce avec sagesse.

et, bienveillante, volcan qui ne crache qu’un feu sans lave, indolore, j’assisterai en spectatrice apaisée au miracle de la vie, m’émerveillant toujours de la beauté inutile des jours qui me sont offerts sur cette terre.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [Nuit du 19.3.9]

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Désormais lorsqu’elle écouterait Miles D., elle se souviendrait de l’insatiable au beau visage de pâtre grec, profil linéaire et albugineux, regard de braise mobile extravagant de fièvre, qui lui avait lâché dans un souffle, alors qu’ils marchaient côte à côte, noyés dans la foule du boulevard Pasteur, « Je voudrais boire du gin en écoutant un air de Davis, te regarder danser nue, avec seulement tes bottes et des collants résille. ». Tous deux pris dans le tourbillon du paseo tangérois. Elle se souviendrait du ton délibérément détaché avec lequel elle lui avait dit  « Tu aimes te moquer de moi. » Et lui de répondre « C’est parce que je t’aime bien. » Elle se souviendrait aussi qu’en dépit de ses promesses de ne rien avouer, elle lui avait répété à son tour qu’elle l’aimait bien.

 

Elle ne pouvait s’empêcher de se trouver au bord du ridicule.

 

L’après-midi du même samedi, ils avaient étreint leurs corps dans la chambre au mobilier succinct sur les draps tout juste propres, et pendant les heures qui avaient suivi, elle n’avait retenu que la douceur de son épiderme, ses cheveux fins d’enfant qui lui avaient frôlé le cou alors qu’il la pénétrait en ahanant comme un chiot fou. Et son parfum.

 

Elle ne connaissait même pas son nom.

 

La brûlure sur l’avant-bras. Gauche ou droit ? Elle avait oublié. Droit peut-être. Ils avaient fumé chacun une cigarette, elle feignant vaguement l’indifférence pour ne pas montrer son émoi, lui empressé, dans l’urgence de son désir assouvi, presque sincère.

 

Tout en elle lui intimait de ne plus le revoir, jamais, et elle savait déjà qu’elle ne s’écouterait pas. Que malgré tout, elle retournerait s’allonger en coquille dans le cloître de son corps massif, assoiffée de ses ordres, affamée de ses caresses. Elle savait qu’elle se vouait à l’échec, mais rien en elle ne résistait. Absolument rien.

 

Y retourner alors, il ne restait que ça à faire. Mais ne pas ployer. Repli salutaire face aux inconséquences de la fatalité. Surtout oui, ne pas ployer. Il ne restait que ça à faire.

 

Ou alors mieux. Désormais, elle n’écouterait plus jamais Miles D.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [18.4.9]

 

 

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Elle, ce n’était pas des hiers qu’elle cherchait, encore insatisfaite de ses errances passées. En vagabonde enviée, incomprise aussi, c’était les demains qui comptaient pour elle et s’égrenaient avec la lenteur des heures d’ennui dans son cerveau fébrile. Le sable ne glisse bien qu’entre les doigts écartelés donnant à la main la forme de l’étoile de mer. Il en va ainsi du temps. Il file. Indocile. Et elle, la paume ouverte, offerte à la volée de tous les outrages des ans, se prédisait des demains de félicité, des demains beaux et volages.

 

Sur la table, le sablier. D’un soupir, elle s’en empara et le retourna.

 

La ligne d’abord hésitante des grains précipités verticalement par le goulet d’étranglement lui procura une angoisse passagère. Mais ce ne fut rien. Une nouvelle ère commençait pour elle.

Celle des demains. Et non des lendemains.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [17.4.9]





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J’ai rêvé tant de fois de ça : un départ subreptice, en douce, aussi silencieuse que le voleur. Moment M : je suis là. L’instant d’après : pour tous ceux qui m’ont connue, j’ai disparu. Il suffirait d’un rien, un train en partance vers un ailleurs, n’importe lequel, pourvu que ce soit loin, et que l’on ne me connaisse pas là où j’arrive. Quelques dirhams en poche. A la gare, lever les yeux sur les panneaux d’affichage, le cœur emballé par le coup de tête. Aucun bagage, rien pour m’encombrer. Départ dans quatre minutes de l’express pour Marrakech. Il suffirait de quoi ? Rien. Ou presque. Juste quelques dirhams. Et l’audace. L’audace de quitter mari, amis, vie construite. Mais disparaître dans un pays autant ceint de frontières que le Maroc ne serait pas assez encore. J’aurais à me dissoudre dans chaque grain du Sahara, me faire rose figée, empreinte fugace. Il faudrait pousser plus bas l’errance, transvaser mon dévergondage par-delà la ligne fluctuante mauritanienne, descendre encore plus au Sud, vers les pays où l’on oublie son nom, son passé, les amis de notre vie, se faire écraser de soleils qui réveillent le tannin de nos peaux ivoire. Il faudrait dévaler les falaises de sable, poser un pied d’équilibriste dans l’océan, et puis se fondre, se fondre encore, jusqu’à se confondre, avec l’écume bouleversante. Ne gardant en tête que le regard immense du bébé noir, Zaccharia, croisé un matin de mars sur le parvis de l’église de Tanger, coulé entre les bras de sa mère sobre et implorante. Ne garder en mémoire que cela : sa main minuscule agrippée à mon pouce qui  m’a octroyé quelques instants d’éternité.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [1.4.9]

 

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La vie qui s’échappe par tous les pores de la peau, la mue comme après un accident sévère. A toujours chercher comment cerner le flou de l’aigu, différencier le précis du doute, j’ai oublié où se situe l’espace ténu de mon bonheur.

 

Si ce n’était que d’avoir quitté la famille minuscule dans laquelle j’ai eu la mégarde de naître, juste enfant naturel, mais cela ne me suffisait pas. Il y eut aussi le premier homme aimé que j’ai quitté. Pourquoi ? Je ne sais. Je l’ai trop aimé, je crois, l’amour que je lui vouais a fini par me faire mal, je ne sais pas donner sans exagérer, voilà sûrement ce qui m’a tuée. Je ne sais bien que quitter ce – et ceux –que j’aime. Je n’ai rien fait d’autre de toute ma vie.

 

Et puis, quand ballotée d’un lit à l’autre, le corps offert aux oiseaux de nuit survoltés, étourdie de liberté, je me suis mariée, sans désir absolu, sans écrasante passion, j’ai subi la mordante sensation d’être comme lâchée d’un pont, jumelle du lest de la montgolfière. J’avais peur du mariage, de la lourdeur institutionnelle, du manque de magie, de l’écrasante habitude. Je craignais qu’il ne me rende, ainsi que l’homme épousé, automate, figée dans une posture fade et convenue.

 

Ce dernier, je l’ai aimé comme la lionne couve ses petits, aimé, puis désiré, puis aimé, aimé encore. Mais ce n’était pas assez. L’aimer, oui, mais quoi de plus ? Il fallait partir, chercher mon ailleurs, avec ou sans lui, prendre mon envol, arracher les racines fragiles qui me retenaient si peu à mon lieu de naissance, à ma patrie comme disent ceux qui y croient encore. La patrie… Une mystification à mes yeux. Depuis que je suis enfant, je n’ai jamais cru aux vertus de mon pays. L’on me le reproche assez, d’ailleurs…

 

L’envol fut pris avec le consentement naïf de l’époux, inconscient peut-être, je suis toujours persuadée qu’il a agi sans comprendre pourquoi il me suivait dans ce périple qui ne me mènerait qu’à moi-même. On ne part donc que pour ça, pour trouver ses propres frontières ? Ou bien pour - une fois qu’on les a trouvées - les repousser encore un peu davantage. Gagner quelques centimètres sur soi-même… Probable.

 

A ce jour, moi qui ne pense qu’à m’exiler toujours plus de moi-même, je n’ai pas trouvé de réponse exacte, si ce n’est récemment celle-ci, sublime : «   Il était prêt à tout sacrifier, mais pas le rêve. Le rêve ne lui avait rien fait. Le rêve était innocent. » (Vassili Golovanov in Eloge des Voyages Insensés)

 

Je garderai donc intact mon rêve de lointain, car il est innocent, ce rêve, et je ne suis seule que coupable de le nourrir envers et contre tout, au risque peut-être de perdre une fois encore ce qui me donne à vivre et respirer. Le rêve est innocent, mais son prix est élevé. Toujours. Ça, je le sais, mais ce n’est pas grave. Quel qu’en soit le prix, je paierai. Oui, je paierai.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [4.4.9]




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Moi, d’usage si pragmatique, à la poétique fragmentée, qui ne me laisse jamais déborder, je ne me savais pas si fantasque. Je connaissais ma propension un peu naïve à l’utopie facile, aux désirs flous, aux transferts sensoriels, à l’imagination débridée, mais de là à penser vingt-quatre heures sur vingt-quatre à un inconnu, je ne m’en serais jamais crue capable. Il y a quelques semaines encore, j’aurais souri à cette aberration. Pas moi. Non impossible.

 

Le pragmatisme, ma vieille, a fait long feu.

 

Je vais l’attendre, assise dans mon antichambre africaine, sur la terre des vieux califes d’Andalousie, l’œil rivé sur le rocher aux singes de l’autre côté de cette putain de Méditerranée si difficile à franchir parfois. Je ne sais pendant combien de temps, des semaines peut-être, des mois, je vais l’attendre. Je vais me préparer comme pour un rituel, ajuster mon corps à la fermeté de ses caresses.

 

J’ai imaginé jusqu’à l’empreinte de ses baisers, son souffle vague entre mes seins, lui, tendu de désir comme la corde d’une contrebasse contre mon dos, coulé à la courbure de mes reins.

 

Au hammam, j’abandonnerai mon corps à la masseuse, il sera palpé, frotté, pelé, roulé, épilé, gommé, effleuré, débruti. Mis à neuf. Ghassoul pour assouplir la chair, henné pour les cheveux. Savon noir, et moiteurs opaques. Tout ça pour l’inconnu.

 

J’ai senti comme si j’y étais déjà, les quelques secondes avant de m’endormir dans le lit froid, la palpitation du cœur lorsque je le verrai la première fois. La première fois. Je me fais croire que j’ai seize ans, en me concentrant, j’y suis presque. J’ai refusé la désillusion, je ne serais pas déçue. Ah non, pas ça. Ses mains parcourront ma peau avec la maîtrise de l’artiste, il faudra bien veiller à le laisser faire, surtout, mais je sais me laisser faire, je sais perdre le contrôle. Lâcher prise.

 

La danse m’a appris le lâcher prise. Inspirez, expirez, inspirez, puis la chute. Lourde comme la pierre qui s’enfonce au fond du puits. Il fera de moi ce qu’il veut, je n’aurais rien à dire. J’aurais pris cet avion qui m’aura rendue évanescente, trouble et pétrifiée à l’idée de me livrer à nu sans préliminaires, sans présentations. Merde la politesse. Merde ce qui se fait d’habitude. Avec lui, je ferai ce qu’on ne fait pas, je ferai ce que nous voulons, ensemble. Il me prendra comme au sortir du carton d’emballage, sans fioriture. L’effet de surprise sera brutal, un couperet.

 

Je n’aurai aucun autre choix que de lui plaire. Lui plaire ou rien.

 

J’ai imaginé la scène un nombre incalculable de fois. Je n’arrive pas à me visualiser sans cette robe verte, très courte, que j’avais achetée l’année dernière à Nice pour séduire un autre homme que finalement, je n’ai pas connu. Ou alors, je l’ai connu mais j’ai oublié de le séduire, je ne sais plus. Cette robe, je crois ne l’avoir mise qu’une fois, et l’homme qui était avec moi ce soir-là n’a rien remarqué. Question d’habitude.

 

La robe verte et courte ira très bien à l’inconnu, réveillera en lui les désirs tus pendant toutes ces semaines d’attente.

 

Il faut penser au lieu du rendez-vous aussi. Si je m’écoutais vraiment, il serait à la sortie de l’avion, les bras ballants, inquiet, peureux qu’on puisse le surprendre en train de surveiller l’arrivée d’une inconnue. Ou au restaurant ? Oui, mais c’est si banal.

 

A l’hôtel alors, tout de suite ? Oui, sans réfléchir. Ne pas manger, ne pas boire. Ce sont des conneries de penser à bouffer quand on désire un homme. Le désir n’est pas un besoin, il se contente à lui-même, il est désaltération en soi. S’offrir au plus pressé, sans concession. S’offrir, et prendre la pulpe de chaque seconde. Et ne garder que l’inconnu en cet homme.

 

Surtout éviter de m’ingérer dans sa vie. Ne pas chercher comme toutes ces gourdes à en savoir plus sur lui, ne jamais lui donner l’occasion de se justifier, de se culpabiliser. Le prendre tel quel, comme au premier jour du monde. Faire l’étoile filante, celle à qui il pensera toujours. Qu’il invoquera lorsqu’il fera un vœu.

 

Une étoile qui file, une étincelle. C’est ainsi, non, que devrait être la femme désirée ? Ainsi je ne lui manquerais pas. Je ne serais jamais de ces filles banales qui peuplent les rues de sa ville. Je serais autre. Une étoile.

 

Regrette-t-on l’étoile qu’on voit luire au loin dans le ciel mais qu’on ne peut toucher ?

 

Pour lui, une étoile. Je n’aurais jamais fait de moi si beau don.

 

Cette pensée seule a le pouvoir de rasséréner la folle qui soupire en moi.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [25.3.9]


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Balle de carabine

couchée près

du pot à crayons

sur le bureau

en acajou.

 

Quelques mots

 

griffonnés,

à la tremblante,

 

Prends soin du petit.

 

Présage.

C’est jour d’anniversaire.

Février est froid

cette année.

Il n’y aura pas de cadeau

pour le petit.

Ni pour sa mère.

 

La déflagration

a

percé la quiétude

matinale, retentissant

par-delà

murs et non-dits.

 

De ce jour, le petit,

quarante ans maintenant,

a hérité de la blessure

mortelle qui a anéanti

son père.

 

Anniversaire à marquer au rouge de la désespérance.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [9.3.9]



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Comme j’envie les malins, persuadés que le monde est petit, alors qu’ils ignorent que ce sont les frontières qui sont grandes.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [19.3.9]

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Qui je suis

  • stephaniegaou
  • : Bientôt à l'âge de déraison, S.G., née dans le Sud de la France (Cannes), vit depuis 6 ans à Tanger. Au-delà de l'exil, de l'errance, des failles, du désir, des attentes, des manques, des ruptures, ses textes parlent d'amour...
  • : musique cinéma photo nature gourmande

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