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Dans cette histoire, comme souvent avec les histoires, on aurait pu être tenté de parler d'amour, de celui qui cristallise toute autre tentative de narration. Mais on s'abstiendra. Il y a probablement mieux à faire que parler d'amour, à quoi bon écrire sur l'amour puisque tout, ou presque tout, a déjà été dit à son sujet? On se contentera de parler d'une femme qui avait choisi de vivre sur la pointe extrême de la terre africaine, à quelques brasses de sa patrie, qui s'était jetée dans son existence d'exil avec l'entêtement de l'équilibriste. Ou du jongleur. Non pas par amour. Mais par désir. Et qui, par la force aveugle de ce désir, avait entraîné dans sa chute opiniâtre un homme. L'homme. Forcément.
Par-delà son obsession de l'ailleurs, on parlera peut-être, mais très vite alors, d'une rencontre entre elle et celui qui aimait à se faire appeler "l'enfant-roi" par une espèce de flagornerie absconse et ridicule qu'elle ne s'expliquait toujours pas. Un étranger arrivé de nulle part, largué en terre arabe comme une météorite. L'enfant-roi, mèche rebelle et œil noir, se donnait des airs de vilain garçon. Elle avait dû aimer ça. Rencontre plus brève que la brillance de la luciole, si brève que parfois, elle s'imaginait l'avoir inventée de toutes pièces. A peine plus intense. La rencontre de deux êtres qui se sont étreints par hasard. Ou par ennui. De ce désir qui naîtrait de l'ennui, parce qu'il n'y a rien à d'autre à faire que désirer, et désirer encore sur cette terre maghrébine.
Ce n'est pas du tout une histoire d'amour, il ne faut pas rêver. Si par mégarde l'on s'avisait de parler d'amour entre ces deux-là, on perdrait du temps, il n'y aurait strictement rien à en dire, car ils ne croyaient pas en l'amour. Pas entre eux, en tout cas. Juste le récit d'un éreintement, de la tempête charnelle de ces deux solitudes qui se sont à peine croisées, un jour. Et rien de plus.
On parlera d'un continent, d'un bout d'océan enchaîné à la Méditerranée, d'une cité baignée par ces deux masses d'eaux antinomiques, de ses ruelles exsangues à l'odeur saturée d'huile et de chaux, d'une forteresse ancestrale, de cet entre-deux qui en alourdissait l'atmosphère. De la petite mort qui accompagne implacablement la sensation que procure la morosité. On chantera la musique perdue de l'Andalousie, le désir brut qu'éveillent les corps berbères aussi bien chez les femmes que chez les hommes, l'alcoolisme qui sévit dans les soirées mondaines, pour combattre le désespoir au plus pressé. On chantera si l'on peut les poètes enterrés qui ne reviendront plus, ceux qui célébraient l'ivresse comme absolu et les cuisses des femmes.
Ce sera l'histoire un peu vaine et lancinante de cette femme que
les hommes désiraient avec la pétulance de leur virilité. Cette femme si facilement corruptible. S'ils avaient su, aucun d'eux n'aurait hésité à essayer de la fourrer dans son lit. Mais ils ne
savaient pas, ils méconnaissaient en elle les potentiels de concupiscence, la prenant pour un ange quand elle n'était que démon. Et elle, se savait désirable, en rupture permanente de séduction,
mais elle laissait les bougres se satisfaire de la fouiller des yeux comme à lui faire l'amour. Alors qu'il eût fallu des empoignes, un soupçon de violence, de la résistance feinte pour qu'elle
succombât. Aucun n'avait su. Trop mièvres les hommes. Sauf l'enfant-roi. Lui, en quelques minutes, avait jaugé, soupesé ses chances. Avait su. Ou cru savoir. A aucun instant, il ne s'était
laissé impressionner par elle, bien au contraire, il avait établi des règles du jeu élémentaires: la terrasser et la prendre. Et l'avait suspendue, abîmée un peu. Emportée de jouissance, émue.
Quand elle avait enfin compris l'ampleur dévorante du désir qu'elle nourrissait à son égard, quand elle s'était dit: "Voilà un homme pour qui je pourrais faire n'importe quoi. Absolument
n'importe quoi. Sauf vivre avec, peut-être.", il s'était lassé d'elle, l'abandonnant, tel un chien sur le bord de route, ne lui donnant plus jamais de ses nouvelles. Elle avec lui, elle avait
pris son désir pour une réalité. Première et dernière fois. Quelques temps après leur rencontre, elle avait cherché à nourrir leur ébats, elle l'avait appelé, lui avait écrit. Il ne lui répondait
pas. On ne l'y reprendrait plus.
[extrait]
@ Stéphanie GAOU-BERNARD

