Texte écrit à la demande de l'artiste Alexandra KAWIAK (vidéo, arts plastiques, installation, performance) pour son court-métrage réalisé à partir d'images vidéo de Tanger "La Rumeur". En projection le jeudi 4 août 2010 à la Cinémathèque de Tanger.

 

********************

 

 

 

Je suis belle, tellement belle, disent-ils. Moi, là où se porte mon regard, le regard de ma jeunesse, je ne vois rien que ruines, ruines et déchéance en substance. Moi belle, peut-être, mais au milieu des décombres écrasée de laideur. Vide et seule.

 

[silence]

 

Est-ce vraiment ça la beauté?

 

[long silence, puis très vite, énoncé comme une litanie]

 

J'ai suivi les chiens. Erré avec eux par les méandres des rues délabrées, des rues désertes, j'ai appris par cœur ce no man's land, j'ai promené la pulpe de ma jeunesse de haut en bas, puis de bas en haut, caressé jusqu'à l'épuisement le spectre de la ville. Ses immeubles modernes déjà en putréfaction. Béton autour. Béton dessus. Béton dessous. Paysage de désolation. Je suis désolée. Carcasses. Des os partout. Les chiens n'auront donc que des os sans moelle à se mettre sous la dent.

 

[silence, puis cette fois très lentement]

 

La fraîcheur au ciel. Les chiens qui errent dans le bruissement de la nuit. Toujours la rumeur, toujours le bruit. Le chaos. La ville jamais au repos. Vide la ville, comme moi, vide mais intranquille. Eux, les chiens, princes des ténèbres sans royaume, libres désespérément. Et moi, si belle, si riche d'énergie, emplie d'espoir. Qui suis-je parmi eux? A quoi bon rester parmi les parias? A quoi bon?

 

[long silence, puis avec une voix innocente, presque puérile, qui énonce d'un rythme normal]

 

Un jour peut-être je finirai garce des grands boulevards, je partagerai avec ces pauvres cabots ma beauté comme un vulgaire quignon, nous serons les oripeaux des trottoirs de la ville. Nous serons les derniers compagnons du crépuscule, du matin au soir et du soir au matin. J'aurai la tronche de ces filles mal torchées qui baladent leur cul défraîchi dans les détours du port. Je me laisserai peut-être crever à 4 heures du mat', déjetée entre les effluves de vodka bon marché et les relents d'égout. Je me serai tellement diluée dans la ville que je deviendrai dissoute, un acide sulfurique, l'émanation du néant. Il me restera le souvenir de la beauté, la nostalgie de l'adolescence. Ah oui, la beauté elle restera. Quand tous mes frères, je dis bien tous et ne rêvez pas, ils sont nombreux, ils sont innombrables, ils sont des millions, des milliards même peut-être, une horde de gamins en haillons, de gosses déculottés à la gueule cassée et fracassée, quand tous ces frères-là qui sont miens auront franchi les murs, dépassé les enceintes, escaladé les barrières, quand ils auront vaincu la mer pour accoster là-bas, sur les rivages de l'antique Andalousie, ce mythe à deux sous qui ne vaut plus rien, cheval de Troie sans consistance, je me souviendrai de ma beauté.

 

[silence]

 

Je me souviendrai que j'étais Reine. Reine d'un tas d'ordures, certes, mais Reine tout de même. Moi, je serai toujours là. J'accompagnerai ma vieille mère à la plage de Merkala, les hommes vigoureux seront tous partis, je lui laverai les pieds, brassant l'eau de mes mains comme des girouettes. Nous serons les survivantes de ce bout d'océan enchaîné à la Méditerranée, les seules princesses de cette cité enchâssée de ruelles exsangues, à l'air saturé d'huile et de chaux.

 

[ce qui suit, très lentement]

 

Le ciel sera bleu à faire mal.

Comme toujours.

Et ma mère et moi, les pieds pris dans les remous, nous serons éternelles.

Je n'aurais rien oublié de ce qui était ma jeunesse, rien.

Ni les chiens honteux tapis dans la nuit, ni les gamins braillards qui m'escortaient du temps de ma splendeur, qui fuyaient, fous et intrépides, sous les coups des flics, qui m'aimaient, eux au moins. Et je les aimais aussi.

Je n'aurai rien oublié.

 

 

 

Tanger, un matin de printemps 2010

 

 

 

Affiche du film

 

Cine-RIF2.jpg

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En vodka le verre empli, il ne savait où poser son regard, ému, troublé, pas encore vraiment conquis pourtant. A travers le minuscule verre, la fille semblait distordue, comme tremblée à la feuille d'or. Assise à la première rangée de la terrasse, elle, rousse, toute en boucles flammes, lui avait souri, puis l'avait ignoré avec une beauté crasse quand il était entré dans le café. Il s'était alors engouffré dans le fond du local, affalé sur une banquette au skaï vermillon et avait commandé la petite eau slave pour se mettre en verve et atténuer son émoi. Son cœur battait. C'était irrémédiable. Il ne savait rien d'elle à part ces quelques détails: elle écoutait Wagner avec une farouche distinction, aimait à lire poètes russes, autres Tsvetaieva et Maïakovski, et biographies de comtesses oubliées, maniait le verbe cru sans remords, sûre de son élégance de flamboyante.

Mais il ne savait pas encore à quel point elle haïssait la critique facile, comme peu lui importaient les remarques enjouées de ses quelques admirateurs, comme elle était capable de se laisser aller à un érotisme vain pour autant qu'elle en tirât une récompense immédiate. Une indolente émanation, une vive étincelle que cette femme-là. Certains l'appelaient Numa, mais plus communément lorsque l'on parlait d'elle, on disait La Rousse et cela suffisait pour imaginer – même sans la connaître - un éclat de sa splendeur. Lui n'était pas dupe, n'avait jamais confiance en ces êtres-là qui érigent leur vie sur dictons et maximes, qui trouvent les pires difficultés à s'abandonner aux multiples hasards de l'existence. Il l'avait crainte par dires interposés, de suite, puis s'était inventé un destin avec elle, à vouloir l'approcher, tenté en éternel mâle concupiscent de la séduire, de la prendre en ses rets.

Sur la table ronde, une assiette de cacahuètes qui graissaient les doigts de ce sablé salé qu'il détestait parce que c'était aussi écœurant que du sucre. Il la surprit en train de s'en goinfrer, ne la trouva plus aussi mystérieuse là où elle s'inclinait à une gourmandise d'enfant. Il ne lui connaissait aucun héros fétiche, aucune tendance à l'attendrissement. On lui avait parlé d'elle comme d'une créature fatale, passablement inaccessible. Elle n'aimait rien, même pas les fleurs, si peu fréquent chez les femmes de sa trempe, ni les oiseaux. Rien, je dis. Portait par contre une prédilection immédiate pour les félins, voisins de sa langoureuse intempérance. Elle disait, plus qu'exigeante à son égard, "je n'ai aucune qualité", et c'était beau d'en découvrir tout le mensonge, car de défaut, elle n'en avait point non plus. Dans le fond, elle ne devait aimer qu'elle.

Grisé par la chaleur immédiate que l'alcool pouchkinien lui avait propulsée aux veines, il se leva, déterminé à aborder l'incorruptible. Par une malchance qu'il ne s'expliqua pas, la belle en un éclair, avait disparu. Il resta pantelant sur le trottoir, le cœur battant, à s'invectiver de mille noms, pour avoir laissé passer une si belle occasion d'aimer.


Tanger, 24.01.10

 


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Bruit: bruissement effréné des palmes au ciel. Dos plaqué au sol, cou bien tendu mais roide, tête tournée vers la cime des arbres, yeux clos, le bruit le voilà: comme le claquement d'une pluie tropicale sur les carreaux de la terrasse. Mais il ne pleut pas, ce n'en est que l'illusion. Début d'été en cet après-midi dominical.

Décor: mouvance des nuages, défilé inconstant de filets cotonneux.

A table, ils avaient parlé de Béjart, repensé à la torpeur des soirées africaines, des filles qui déhanchaient leurs culs rebondis dans les ruelles sales de la basse ville, ces garces, ces catins qu'elle n'arrivait jamais à haïr. Elle s'était plainte de la fraîcheur du printemps malgré le bleu du ciel, le vin était entêtant et rouge. Elle s'était souvenue, entre le fromage et le dessert, de l'homme de ses vies qui bientôt ne hanterait plus ni ses nuits ni ses pensées. Fugace regret, quelques secondes nostalgiques.

Un sommeil de plomb l'avait tenaillée. Pas de répit. Et puis, cela seulement, le vent. Such bloody wind. Ils lui avaient proposé un bain de soleil. N'avait pas décliné la suggestion. Elle n'avait pas osé peut-être. Ils avaient allumé la radio, l'espace s'était empli de la voix sicilienne d'une chanteuse inconnue. Elle s'était allongée sur le transat alors, fondue dans le rêve, avec ce vent qui faisait gicler les palmiers comme des drapeaux. Bruit tenace. Réminiscence des dimanches cannois, la peur au ventre tout à coup de retomber en enfance.

On lui disait "laisse couler", mais elle imaginait une noyade, son cœur se mettait à tempêter, c'était cela la peur au ventre: retrouver les morts et disparus, celles et ceux qui n'étaient jamais venus. Les premiers instants de rêve, elle s'était imaginée en train de chevaucher des hommes nus, cuisses écartées, hanches moites, sans bien savoir pourquoi un tel sans queue ni tête. Et puis le désir s'était émoussé, l'érotisme avait fait place à l'envie de fuir. Chevaucher, oui, mais pas la nudité des hommes, chevaucher seulement une de ces nuées, et puis profiter du vent pour s'en aller. En un souffle, disparaître. Et oublier, probablement, de se réveiller. Disparaître.

Et soudain, le jour avait touché à sa fin.


Tanger, le 2 mai 2010

Stéphanie Gaou-Bernard

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Prochaine publication de poèmes chez géhess éditions. Plus d'information pour réserver l'ouvrage sur le site de géhess éditions link.




Un grand merci à Emmanuel Rastouil pour m'avoir incitée à publier ma poésie.
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Paris est là, avec son ciel de cendre offert en toile de fond à mes yeux écarquillés d'orpheline mauresque. Où est donc cet éclat azur qui peint d'une charge lourde les cieux de mes printemps tangérois? La voûte ici est comme lavée d'une eau sale de serpillière.

A déambuler ainsi, âme seule pleine de monde, anonyme, j'ai cherché par les ruelles l'émoi qui eût pu m'étreindre. Mais je n'y ai trouvé que des gens. Affairés, pressés. Des gens oppressés qui s'occupaient pour se détourner du monde. Je n'ai trouvé que des gens et rien d'autre. Personne. Paris m'a semblé comme une immense église aux paroissiens païens, lassés de ses grandeurs, faite de siècles et de vanité, ville riche d'institutions aux essences oubliées.

A déambuler ainsi, j'ai repensé non sans cette pointe d'amertume à mes chaussées sales de Tanger où l'on s'ennuie presque à mourir, à ces gueules bistres de mes beautés andalouses, à cette jetée de bleu du ciel dans le bleu du Détroit. J'ai repensé au calme d'Olympe des venelles entrelacées de la Kasbah par un vendredi après-midi. Je suis passée des travées d'église aux arches de la mosquée.

Plus que libre car seule, j'étais en moi-même comme en corps étranger, l'œil neuf et nu, marchant en attente du déclic, de l'étincelle. Et l'étincelle est venue parce que j'ai marché longtemps. Enfin. Belle promesse. Elle portait des boucles flamme, ses lèvres étaient pulpeuses, l'étincelle était féminine et multiple. Elle portait des vagues de cheveux sombres, grande fille à la majesté lunaire, la coupe d'argent à la main, remplie de Chianti. L'étincelle était bohème et masculine. Se gorgeant de bière et de cigarettes. Ou maternelle aux suavités délicates. Elle était ces rencontres-là, chacun de ces êtres qui constituent l'espoir de la vie. Elle était roublarde, orientale. Sensuelle et musicale. Aux doigts d'or. Langue de feu. Mon fleur de peau.

Mon étincelle. Son nuage. Son évanescence.

Mon étincelle. Ma parisienne.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [14.6.9]

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Ruban de khôl, et oubli.

Pour l’aimer déjà.
à l'envi. 

Dans l’ombre des autres
Si l’on me laisse, si l’on m’emporte

Avec lui, d’adieux jamais,
N’être tous deux
Qu’immuables et fragiles.


Noir sur mes yeux,

Ruban de khôl

Lumière éteinte, sage je suis
De m’aveugler,
D’y croire encore.

 

Noir sur mes yeux,

Sans s’émousser,
sans se restreindre

Aimer, bien sûr,
Sans tricherie, sans feinte.

Sur le fil du rasoir,
A l’intime ligne de fuite du
Désert impassible.

 

Grande au-dehors,
Extrême en mes frontières.

 

Noir sur mes yeux, ruban de khôl.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [29.4.9]

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En vente chez L'Harmattan ou à commander auprès des libraires.
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Comme j’envie les malins, persuadés que le monde est petit, alors qu’ils ignorent que ce sont les frontières qui sont grandes.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [19.3.9]

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Affiche plaquée au mur [pâte à colle blanche, badigeon, désordonné, de guingois], lourde de sens,

L’esprit censé se délester, esprit sensé ?,

Se délecter, se délester, de ses encens

A osé figer son regard

Sur l’image d’un enfant désemparé [un enfant seulement, ou déjà une âme en peine ?]

L’enfant, comme abandonné, beau et noir.

Enveloppe puérile assassinée,

Là où le criminel a fait crisser le papier,

[à l’exacte déchirure],

J’ai noyé sombres attentes, [blessures].

Etait-ce à Madrid, Berlin, Rome ou Londres ?

M’étais-je réfugiée par peur de mon ombre ?

Etait-ce l’Espagne, ou bien l’Italie ?

Ne me suis-je pas perdue tout simplement dans Paris ?

[ville grise, aux relents amers], oui, c’était bien Paris…


© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [18.2.9]


Photo: © Emmanuelle Tafforeau [Série PaRiS].

Retrouvez le travail d'Emmanuelle, photographe à l'oeil sensible et subtil sur son sitewww.myspace.com/emmanuelle2011 . Je dois avouer que j'aime tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle est, vous devriez sûrement succomber à son tempérament de feu!!

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Il y avait l’homme de la mer. Mais aussi du fleuve. Il était né quelque part entre Saint-Louis et la frontière mauritanienne, celle qui donne accès aux forteresses du désert.

 

Portée par les rythmes tambourinés les jours de célébration au village, sa mère l’avait mis au monde une après-midi de grand vent, c’était tout ce dont elle lui avait dit se souvenir, et depuis, il n’avait eu de cesse de rêver de cheveux emmêlés, de bourrasques vives, de chants mystiques bercés par l’harmattan ivre.

 

Et là, c’était jour de fête. Et lui qui n’avait jamais osé, sa vie durant, prendre part aux danses rituelles, sacrifiait son grand âge et ses gestes à la danse Ndöep, la danse sacrée, celle qui sait parler aux esprits. Le sol à ses pieds, c’était comme s’il se dérobait tant les martèlements de ses bonds sardoniques lui procuraient la sensation trouble, euphorisante, de n’être plus homme déjà, de s’être fait oiseau.

 

Nimbé d’une lumière laiteuse rendue plus forte encore par l’immaculé éclatant de son boubou, il se déplaçait dans les airs, libre, libre peut-être comme aucun autre homme ne l’avait été avant lui.

 

Tourbillon, tornade, sursauts. Cyclone. Sa danse l’assimilait aux caprices de la nature.

 

On le surnommait avec respect le vieux aux ailes de vent. Lui seul savait s’adresser aux morts, lui seul connaissait les secrets des fétiches.

 

Face à lui, nous n’étions rien. Rien. Vraiment rien. Rien d’autre que de jeunes fous qui, pensant danser, ne sachions que batifoler dans la fange poussiéreuse. Nous étions tellement subjugués par la force et la célérité de sa chorégraphie. Nous avions encore tant à apprendre, nous sembla-t-il soudain. La beauté de ses mouvements nous réduisit à un silence religieux.

 

Et tandis que les tamtams, rendus fous par la transe des musiciens, résonnent comme par nuit de tempête, nos cœurs admiratifs frissonnent et nous faisons le vide.

 

Les ailes du vent nous intiment au silence. Alors, ça y est ? Alors, silence ?

 

Oui.

 

Silence.

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [10.2.9]


Photo: Copyright Xavier Zimbardo
 


Je remercie de tout coeur Xavier Zimbardo, photographe professionnel, qui a eu l'extrême bienveillance de me laisser mettre en ligne la photo qui m'a inspiré ce texte. Pour les amateurs d'images sensationnelles - au sens, passeuses de sensations -, je vous conseille une visite approfondie de son siteXavier Zimbardo.com
, et pour ceux qui désirent mieux connaître Saint-Louis du Sénégal, je les incite à parcourir la série photos Saint-Louis, c'est superbe et je n'aurais pas pu faire mieux.

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La géographie architecturale des édifices 50 de Dakar. Les allées bordées d’arbres et bougainvillées qui jaillissent en désordre des murs d’enceinte.

Filaos chevelus, manguiers, fromagers, baobabs gigantesques, palmiers ployés sous l’harmattan, garrigue broussailleuse.

Charniers en train de se dissoudre sur la nationale qui mène de Dakar à Saint-Louis, ruban goudronneux. Fournaise. Les vautours dissécateurs faisant leur ronde carnassière près des corps bovins.

L’air qui vibre, tournoie. La route au loin se dessine liquide et mouvante, mirage fugace.

Puis les troupeaux de chèvres vives et bondissantes, les bœufs cornus à la robe laiteuse, les étourneaux, les hérons, la pâle ligne grise du fleuve Sénégal sur les berges de Sor, la barrière âpre et volcanique de l’océan atlantique qui gronde sur la plage de Ndar.

Le vent poussiéreux, une lumière de sable, ocre vieillissant.
Les ruelles peuplées, lourdes d’enfants en guenilles beaux et nus comme des angelots pétrole.

Les nuées de femmes, toutes plus racées les unes que les autres, véritable chapelet de tenues bariolées, virevoltantes reines de ruches humaines.
Les coiffures ouvragées avec art, les devantures d’échoppes populaires, les caddies roulants qui vendent du Nescafé.

Les appels nasillards à la prière des mosquées mourides qui pullulent dans les villages comme des champignons.

Les réunions en plein air à l’occasion d’un baptême ou d’une discussion religieuse où chacun, paré de ses plus beaux atours, assis sur une chaise en plastique, donne toute sa splendeur au mot palabres.

Etoffes scintillantes, wax et java, tissus de coton léger, voiles mauritaniens aux motifs pointillés aériens et souples. Démarche des hommes aux boubous vastes qui leur confèrent des allures d’oiseaux de haut vol qui déploieraient leurs ailes pour le grand voyage.

Les « cars rapides », véritables taudis ambulants, carcasses de tôle peinturlurées comme des putains sans retenue, bolides brinquebalants pleins à craquer d’enfants, de peuple, assaillis par des grappes de « s’en fout la mort », de jeunes gaillards vigoureux qui ne craignent rien de la vie, jouant avec elle jusqu’à la ridiculiser.

Grande leçon de philosophie. Et souffle de vie jusqu’à l’étourdissement…

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [6.2.9]

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Poème © Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [22.1.9]

Cliché raté (mais très inspirant pour moi!!) d'E.B.Z.


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Je me voyais noire, le corps bouillonnant de rythmes sourds. Je n’ai jamais su pourquoi. La fatalité vous réserve de ces surprises, aussi. Je ne me sentais pas née au bon endroit, parfois pas avec les bonnes personnes. Je voulais d’un autre continent, j’avais envie d’entendre les sons de langues ancestrales. Les musiques noires m’ont toujours attirée. Puis la danse africaine. Le Maghreb fut mon premier choc avec le monde d’antan. La porte ouverte sur d’autres sud. Je me souviens du premier voyage. Encore dans la cabine de l’avion, je sentais mon cœur se poser sur la terre africaine. Voilà que j’y suis depuis cinq ans et que les ailes me poussent encore pour naviguer plus bas, aborder d’autres rivages. Plus qu’une semaine pour aller dans ce pays que j’ai voulu voir tant de fois sans m’y résoudre, avec cette peur au ventre, comme si j’allais retrouver un amant que je n’aurais que trop aimé. Saint-Louis, Dakar, que me réservez-vous ? Je n’aime pas écouter les Cassandre qui prédisent toujours négatif et désillusions. Je n’écoute que mon cœur. Il m’a trompée pourtant souvent, mais je lui fais encore confiance.

Je ne sais pas quelle sera ma première réaction : la joie ? les pleurs ? l’impossibilité de parler ? Je ne sais pas. Je connais pourtant ces sensations de réveil dans un pays inconnu, ces possibilités démultipliées.  Je connais, mais on est toujours neuf face à ses rêves… Si je pouvais ne pas être déçue.

© Stéphanie GAOU-BERNARD

Tanger [17.01.09]

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  [Nouvelle parue en Avril 09 dans la Revue Littéraire NEJMA]

Ils ont tout cassé, tout pris. Les charnières des portes, les encadrements des fenêtres. Nous avons eu à peine le temps de sauver le service de porcelaine sur la table en cèdre, avant qu’elle ne parte chez le brocanteur Djilali, un filou celui-là, mais il nous a bien rendu service, le pauvre, il n’a jamais un sou sur lui. Je n’ai pas réussi à mettre la main sur les portraits de SiMohamed, ni sur les fauteuils anglais que mon fils avait ramenés de Gibraltar. Où tout ça est-il passé ?

 

Il n’y a plus de portes, plus même de maison. Avant le soleil entrait à pleins rayons dans le salon et c’était si joli de voir danser la poussière à travers les voilages. Il ne reste plus rien. Mes fils me disent « C’est ridicule de pleurer, ce ne sont que des murs et des briques. » Ah ça, oui, je vois bien que ce ne sont que des briques, je ne vois que ça, des gravats et des briques. Mais mes souvenirs, eux, qui s’y intéresse ?

 

Quand nous étions tous là, réunis pour le Ftour*, la fille de Rachida apportait des sucreries écœurantes de la pâtisserie Espanola, et nous mangions trop, et nous étions heureux. SiMohamed était encore en vie, il a bien veillé sur moi, je ne peux pas me plaindre. Il me manque. Et au mariage de Laila, mon aînée, nous avions tué le bœuf dans la petite arrière-cour pour jeter la miséricorde sur notre famille et nous étions plus de deux cents à fêter son union avec le fils des Benjelloun. C'était bien, comme nous nous étions amusés.

 

Et voilà, mes fils ont vendu la maison. « C’est trop dur maman de s’en occuper, tu comprends ? » Non, je ne comprenais pas, je ne comprends jamais rien, semble-t-il, mais je me suis tue, qu’aurais-je pu dire ? Ils me disent encore pour me rassurer « Chérifa, maman, ne regrette pas, c’est du passé, nous t’avons acheté un bel appartement. » Je n’en veux pas de leur appartement.

 

Moi, je suis heureuse de vivre dans le passé, je n’en veux pas, ni de leur appartement, ni de leur présent. A quoi bon vouloir le présent quand on est vieille et impotente comme moi ? C’est le passé qui était merveilleux. Mon présent, je lui crache dessus, je ne suis plus bonne qu’à jeter, on peut bien m’emporter pour me mettre à la fosse. Je m’en fiche à présent. Ah oui, je m’en fiche…

 

*Ftour : (en arabe) petit-déjeuner, rupture du jeûne pendant le ramadan. 

 

© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [15/1/9]



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Chacun défend son pain.

Mon pain est pétri de la terre qui m'a vu naître, qui a porté mes pas, des larmes que les miens ont versé sur moi pour me donner la vie, des soleils qui se couchaient à mes côtés, des horizons que je voulais sauvages.

Jusqu'ici, nous avions partagé le pain, ils étaient comme nos frères, même si notre sang n'était pas le même, qu'importe le sang, nous nous aimions quand même.

Et maintenant, qu'en reste-t-il de cette fraternité?

Chacun défend son pain.

Il n'y a ni bons, ni mauvais, seulement des affamés, des morts la faim, pour un quignon de terre, pour une bouchée de sable, des hyènes prêtes à s'entretuer.

Chacun défend son pain. C'est mon pain.

Là est notre ultime liberté.


© Stéphanie GAOU-BERNARD
Tanger [9.1.9]




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Qui je suis

  • LA DEFERLANTE DE MOTS
  • Bientôt à l'âge de déraison, S.G., née dans le Sud de la France (Cannes), vit depuis 6 ans à Tanger. Au-delà de l'exil, de l'errance, des failles, du désir, des attentes, des manques, des ruptures, ses textes parlent d'amour...
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